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EFFACER LES FRONTIÈRES ?

Le monde, qui ne va pas très bien, se porterait mieux si les frontières disparaissaient… Au moment où je m’apprêtais à ouvrir avec une formule de ce genre mon édito de la saison sous la forme d’un vibrant hommage à cette Europe qui, depuis quatorze ans, soutient La Virgule, Centre Transfrontalier de Création Théâtrale, voilà qu’un livre au titre provocateur, Éloge des frontières, signé Régis Debray et brillamment écrit, me plonge dans l’embarras. Pour lui, le borderless world, utopie d’une planète liftée, qui se serait délivrée du mal supposé de son morcellement, serait « une berceuse pour vieux enfants gâtés »…

Au dictionnaire des idées reçues, il range donc le « sans frontières » comme une des plus bêtes et fustige tout de go ses thuriféraires : aujourd’hui, « tout ce qui a pignon sur rue arbore l’étiquette "sans frontières" et l’on ne donne pas cher des professions et associations qui oublieraient sur leur carte de visite ce "Sésame ouvre-toi" des sympathies et des subventions. » On peut se sentir visé pour moins que cela…

Je ne veux pas me laisser impressionner. Rien ne m’empêchera, (pas même la crainte de passer pour un vil flagorneur de l’autorité subsidiante comme on dit côté belge), de rendre grâce à l’Union Européenne de nous avoir aidés à effacer les frontières comme le clame le slogan de son programme Interreg. Et cette saison nous les enjamberons plus que jamais, alors que notre équipe, binationale, sans pareille en Europe, voit se développer un public toujours plus nombreux, plus mobile et plus mélangé, et que notre territoire d’implantation au sein de l’Eurométropole s’enrichit du soutien de l’entité belge d’Estaimpuis. Celle-ci rejoint les villes de Tourcoing, en France, et de Mouscron et Comines-Warneton, en Belgique - mais convient-il encore de le préciser quand on se veut transfrontalier ?

Étymologiquement, la frontière c’est le front, là où les hommes s’affrontent. Et dans l’imaginaire collectif, la frontière c’est la guerre. On peut comprendre le rêve des utopies humanistes de les voir se dissoudre. Ce rêve semble devenir réalité quand nos satellites nous envoient du ciel la photo (le cliché ?) de notre bonne vieille terre comme une orange bleue où vogue pour tous la même galère. Voudrait-on cependant s’accrocher à nos postes de douane en péril ? Peine perdue : que vaut une frontière pour un virus, une information sur la toile, un nuage atomique ?

Mais si elle entretient le rêve, pour beaucoup, cependant, la mondialisation tarde à produire ses effets. Ne constate-t-on pas, malgré elle ou peut-être à cause d’elle, que se resserrent frileusement les communautés et que se dressent chaque jour de nouvelles clôtures ? Sur 248.000 kilomètres de frontières existantes, 27.000 ont été tracées depuis 1991 ! Les politiques culturelles elles-mêmes tendent, dans les pays qui en ont une, à se légitimer en désignant leurs objectifs en termes de « quartier », de « territoire », de « cible » ! Le public y fait l’objet de stratégies de « conquête ». C’est donc la guerre ? Ouvrez donc la porte aux oiseaux de bon augure de la globalisation !

Il ne vaudrait mieux pas ! La dilution dans l’universel est plus suicidaire encore que la ségrégation murée dans le particulier, et c’est Aimé Césaire qui le dit. Le melting pot universaliste est un chaudron brûlant où chaque ingrédient perd sa saveur. La gastronomie se meurt dans le formatage des goûts. Couscous, bœuf bourguignon et nems, même combat ! Élevez vos digues contre le tsunami du mainstream, cette culture qui plaît à tous parce qu’elle gomme les différences : le Mac Donald’s planétaire va devenir indigeste !

« Il n’y a plus de limites » se désolait ma grand-mère quand elle voyait son petit-fils parler et agir dans la liberté désordonnée et improductive d’un adolescent futur soixante-huitard. Elle n’avait pas tort. Une rivière impétueuse devient navigable quand on lui offre des écluses. Et Debray a raison : en toutes choses, et je crois particulièrement en matière culturelle, « une frontière reconnue est le meilleur vaccin contre l’épidémie des murs ». Une civilisation, c’est un maximum de diversité dans un minimum d’espace. Je vois bien l’Europe entrer dans cette définition. Éloge de la frontière, éloge de la diversité. A quoi bon aller ailleurs si tout y est pareil ?

En ponctuation, la virgule sépare deux termes qui font partie d’une même phrase. Encore faut-il les distinguer, d’où la nécessité des bordures, des seuils, des frontières, que je ne veux pas voir s’effacer mais vivre comme des lignes de partage. Nous, saltimbanques de villes frontalières, nous nous devons de montrer l’exemple en offrant des passeports là où l’on demandait jadis des papiers d’identité.

Moi qui aime, en effet, considérer mon métier comme celui d’un passeur entre des mondes, pourrais-je encore l’exercer si s’estompaient les lignes de démarcation ? La saison qui vient, plus que jamais transfrontalière, est une nouvelle invitation à ce voyage. La reprise de Night Shop ou L’Arabe du coin en sera comme la métaphore. Le franchissement des frontières, vous en connaîtrez le frisson à l’abri du regard de tout douanier dans la confrontation des styles, des langues, des écritures, des histoires de notre programmation. Nous le donnerons aussi à vivre dans le projet 11-15 où collégiens belges, wallons ou flamands, et français du Nord - Pas de Calais, se rencontreront pour confronter théâtralement leur propre vision de l’adolescence, cet autre passage. Nous le pratiquerons enfin dans le compagnonnage avec la compagnie Thec, en faisant fi des jalousies de clochers ou de chapelles qui divisent trop souvent les acteurs du monde culturel…

Je vous invite au passage de cette frontière qui dépayse plus que toute autre. On l’appelle aussi le quatrième mur. Ce n’est rien d’autre qu’un rideau de théâtre.

Jean-Marc Chotteau
3 septembre 2012

* Régis Debray, Éloge des frontières, Gallimard, 2010