Rendre
le plateau et les personnages aussi opaques que possible.
Arracher le couple à l’anecdote en le
sortant de l’ornière d’une description
sociale trop caractérisée. Aller vers
la plus grande abstraction. Ne pas éloigner
mais ne pas rapprocher les personnages des spectateurs.
Les laisser dans une certaine indéfinition,
de façon que le public puisse concentrer toute
son attention sur les rapports entretenus par les
personnages, non sur les personnages eux-mêmes.
Lorraine et Laurent doivent nous ressembler, c’est-à-dire
se montrer capables de n’importe quoi à
n’importe quel moment, ou du contraire au
moment suivant. Éviter de leur prêter
des caractères psychologiques ou des états
émotionnels qui les feraient « comprendre
», c’est-à-dire condamner ou
justifier par le public. Leur préserver un
mystère, celui de la vie même. Rien
ne doit paraître plus étrange, plus
mystérieux, que de pénétrer
dans l’intimité d’un couple en
train de se disputer à propos d’une
montre que l’un ou l’autre n’a
pas regardée en temps voulu. La vie est faite
de ces milliers de rites inconscients.
Les conversations de Lorraine et de Laurent doivent
avoir commencé depuis longtemps, peut-être
depuis toujours. Leur objet doit sembler dérisoire,
un prétexte pour faire surgir des problèmes
plus graves, des problèmes à proprement
parler « indicibles ». Malgré
cela, ne jamais donner l’impression qu’on
est en face d’un couple qui ne va pas. C’est
au contraire un couple qui « va », comme
« vont » tous les couples. Il est donc
important de jouer en creux les moments où
cela « va ».
Les cinq séquences discontinues de la pièce
doivent engendrer par leur succession une impression
d’abstraction confortée par l’idée
qu’il est toujours la même heure à
tout moment, c’est-à-dire minuit sept.
Au metteur en scène d’inventer la continuité
que l’auteur a escamotée. Cheminer
par flashes successifs, même au risque de
troubler le spectateur. Tout au plus lui suggérer
que ce cheminement relève de l’imaginaire.
Philippe Madral