Note
d'intention du metteur en scène :
Antoine Lemaire
Le théâtre de Steven Berkoff s’inspire
du théâtre oriental, des écrits
d’Antonin Artaud, du travail de mime de Jacques
Lecoq ou de Jean Louis Barrault, ainsi que du théâtre
expérimental américain, en particulier
du Living Théâtre. L’écriture
de Berkoff déborde en effet d’énergie
et de bonne santé. Il s’agit pour notre
spectacle d’inscrire cette « explosion
physique » permanente dans notre mise en scène.
Nous avons choisi de placer nos deux comédiens
dans une ambiance musicale : un musicien joue en direct.
Les mélodies créent un dialogue varié
et permanent avec le jeu théâtral, ce
qui permet de mettre en valeur le tragique primitif,
brut et organique et le souffle musical puissamment
orchestré qui anime la pièce de bout
en bout.
Ce spectacle fonctionne donc comme un véritable
« oratorio moderne », permettant à
la forme et au fond de se construire l’une
l’autre. Berkoff propose une langue forte,
sonore, vibrante au service de propos dévastateurs.
Un vent de destruction systématique s’organise
à travers une langue bulldozer, réaliste
et précise, impitoyable et pleine dans sa
nudité. La langue de Berkoff est la résultante
d’une pensée volontairement destructrice
et intelligemment re-constructive. Ce « terrorisme
» de base rappelle que nous sommes devant
une dramaturgie de salut public, du tout ou rien.
Pas de choix, pas de compromis. C’est dans
cette perspective que nous avons envie de «
revisiter » Berkoff.
L’acteur s’empare du texte comme le
musicien de sa musique, en déployant un jeu
marqué par l’explosivité, les
déséquilibres permanents, la prise
d’assaut de l’espace et une expressivité
du corps décuplée, exploitant au maximum
le sens exceptionnel de la théâtralité
du texte de Berkoff. La musique se déconstruit
au fil de la succession des monologues déraisonnables,
dévastateurs et aliénés de
« Décadence ».
Les acteurs se déplacent dans un espace
scénique en constante mutation (mise en place
d’un espace orgiaque qui permet le développement
des excès des personnages berkoviens…
sexualité, nourriture, violence).
Le spectacle se veut à l’image de la
dramaturgie de Berkoff, excessif, jubilatoire et
décapant, en marge des normes et des codes,
sans litotes ni euphémismes.
Note d'intention "musicale"
Il s’agira de chercher le « parler »
adéquat de l’acteur… s’éloigner
d’une voix réaliste et quotidienne
et même d’une voix de théâtre
techniquement bien placée … travailler
dans des hauteurs de voix élevées,
qu’elles soient proches du chant. Parler très
haut et très fort. Etre juste avant la voix
chantée, c'est-à-dire qu’une
ou deux notes de plus et c’est le chant. Travailler
en fait sur une transposition de voix parlées.
Il s’agira de trouver des lois, des bases
sur lesquelles on puisse travailler… trouver
une musicalité du corps et une musicalité
de la voix. On mettra en place un important travail
préparatoire à base d’exercices
divers : exercices pour écouter, pour apprendre
à entendre, pour trouver et développer
son corps rythmique, pour faire écouter d’autres
musiques, pour savoir comment on les écoute,
pour centrer, pour jouer avec la musique et non
sur la musique pour préparer son corps à
être dans des mesures asymétriques,
ternaires, binaires – mais sans tomber dans
du vocabulaire de technique musicale.
Il s’agira de trouver et de développer
des caractéristiques de musique au théâtre,
et non pas de la musique de cinéma au théâtre
ou de la musique tout court mise dans le théâtre.
La musique ne sera pas un fond sonore.
Il s’agira de mettre en place une gestuelle
qui intègre la musique mais qui ne soit pas
de la danse. Il ne sera pas fait appel à
un chorégraphe. Il ne s’agira pas pour
l’acteur de bouger sur de la musique, mais
de trouver son « corps rythmique ».
Il s’agira pour les musiciens et les comédiens
de trouver les charnières, c'est-à-dire
les moments de changement d’état, de
passion, qui doivent correspondre à ceux
des personnages. Ces moments charnières,
c’est l’acteur qui devra les trouver.
Pour cela, l’acteur devra axer son travail
sur la nécessité d’être
au présent (le travail en train de se faire…),
d’éveiller un nouveau type d’imaginaire
lié à l’écoute, de multiplier
les alternances pauses – mouvements.
Il s’agira pour la musique de s’appuyer
sur ces charnières pour développer
tout un système de changement de timbre,
de fonctionnement mélodique, de syncope,
qui permettra la mise en place d’un jeu en
rupture, musical et se déroulant dans une
liberté maximum.
Il s’agira pour les musiciens de lire les
corps des acteurs.
Il s’agira pour les acteurs d’évoluer
sur un tapis imaginaire… ce tapis, c’est
la musique.
Trop de mouvement rend aveugle, trop de bruit
empêche d’entendre.