L’anecdote…
Une belle soirée s’annonce pour Steve,
un dandy décati, saturé de champagne,
de chair raffinée, d’art lyrique, et
Helen, sa gargantuesque maîtresse, que la
chasse à cour et à cru embrase jusqu'à
la jouissance. Pour agrémenter ce duo déjanté
sur canapé, on trouve Sybil, la compagne
délaissée, et Les, le détective,
vite devenu son amant qu’elle a engagé
afin de surveiller puis d’assassiner le mari
dépravé. Mais également, c’est
le souhait de Berkoff, deux comédiens seulement
qui se métamorphosent magistralement, d’un
personnage à l’autre. Passant des défroques
d’une petite bourgeoisie frustrée aux
fantasmes de l’aristocratie faisandée
dans le luxe et le désoeuvrement.
Alors que Les et Sybil entretiennent leur frustration
en étudiant les mille et une façon
de trucider Steve, celui-ci et Helen se lancent
dans une « orgie de récits »
d’expériences sexuelles, d’agapes
et d’alcool…
Les scènes de restaurant et de saouleries
sont pléthores. La sexualité envahit
le discours. Les corps, d’abord nauséeux,
finissent par échapper complètement
à leur propriétaire. Progressivement,
les attitudes aristocratiques et les prétentions
à l’élégance du couple
volent en éclats. Les corps prennent possession
du discours et se disloquent autant que la langue
qui les parle. Les personnages abdiquent alors tout
soucis d’euphémisation, exhibent leur
plaisir tout comme leurs souffrances et leur impuissance
à se dominer physiquement. Les masques tombent.
La physiologie des personnages…
« Je coupe mon steak, j’avale la dernière
bouchée ça coule en moi comme de la
lave ».
Dans « Décadence », Berkoff
fait appel à la physiologie pour vilipender
une société britannique en crise,
dont le système des valeurs –capitalisme,
arrogance langagière, de l’aristocratie
– est en train de vaciller. L’état
de « Décadence » est la caractéristique
de ces personnages de cette pièce, exacerbée
et fébrile, où des gens très
huppées s’abandonnent jusqu’à
l’excès à la dolce vita. Des
noceurs impénitents qui font de leur dépravation
une vertu. Et se rassasient de mots crus. Grâce
à l’humour vitriolé de l’auteur,
à des images et un rythme qui touche au lyrisme
poétique, la pièce échappe
à la vulgarité pour prendre à
bras le corps le credo de l’accomplissement
social : amour, argent, sexe et pouvoir.
« Décadence » met en scène
deux couples antagonistes d’amant et maîtresse,
l’un appartenant à l’aristocratie
et l’autre au milieu petit bourgeois. Berkoff
livre un regard ironique sur ces univers respectifs
et sur leur appréciation des critères
de respectabilité et de civilité.
Il épingle plus particulièrement à
cette occasion la vulgarité et la veulerie
de son couple d’aristocrates.
Une pièce politique réjouissante...
Empruntant tout à la fois au vaudeville,
à la satire sociale et à la tragédie
shakespearienne, Berkoff, en privilégiant
la théâtralité plutôt
que la démonstration, écrit avec Décadence
une pièce politique drôle, féroce,
sensuelle et absolument réjouissante.
Berkoff s’attaque aux racines de
l’édifice social : ses interdits.
A travers le récit de la lutte de deux
couples pour l’amour, l’argent et le
pouvoir, il s’attaque aux racines de l’édifice
social : ses interdits, et entraîne ses personnages
avec une joyeuse énergie et un sens aigu
de la provocation dans une suite de transgressions
tramées dans la vengeance, le meurtre et
le sexe. Berkoff joue avec la limite : il la déplace
et la fait reculer jusqu’au point où
l’équilibre entre les exigences du
désir individuel et de l’ordre social
menace de rompre. Il fait ainsi tomber le carton-pâte
de la pyramide sociale pour en laisser apparaître
la structure : sa violence et son hypocrisie.
Tout le dispositif d’inégalité,
d’exploitation, de hiérarchie et de
répression de la société est
pris d’assaut, bouleversé, renversé,
par une langue d’une extraordinaire liberté
qui, elle aussi, s’autorise toutes les transgressions.
Une langue formidablement tonique.
Mélange baroque d’argot, de langage
ordurier et de pure poésie, la langue de
Berkoff explose d’érotisme, de cruauté
et de lyrisme. Plus qu’une simple provocation,
cette langue rageuse fiche en l’air joyeusement
nos préjugés, et nous communique quelque
chose de l’énergie victorieuse du poète
à se rendre maître de tout ce qui dans
nos vies renonce, cède à la morale,
à la norme et à l’hypocrisie,
à tout ce qui se résigne et qui n’est
pas volonté de vivre.
La langue de Berkoff est une transgression. Elle
s’inscrit si l’on peut dire «
en faux » dans l’espace théâtral,
traditionnellement voué à l’exemplarité
académique ou poétique. Elle est donc
d’emblée inacceptable. Parler «
Berkoff », c’est considérer comme
langue théâtrale un mélange
baroque de deux vocabulaires contradictoires : celui
de la rue dans sa singularité ordurière
et celui de la pensée lorsqu’elle est
inavouable.
Les thèmes… l’amour,
l’argent, le pouvoir…
L’histoire des personnages épouse
le cycle répétitif de la rencontre
amoureuse couvée dans la vengeance, l’ambition
et le désordre. L’enjeu de ces affrontements,
ce sont les clés de la destinée :
amour, argent, pouvoir. En traduisant en termes
de théâtralité les composantes
mythiques de la réussite humaine, Steven
Berkoff parvient à toucher comme par inadvertance
le cœur même du ressort tragique. Dans
le face à face d’une équation
sinistre, rien n’est épargné
aux personnages : leur combat singulier (et dédoublé)
ne s’épuisera qu’avec la mort.
Décadence répertorie
quelques-uns des thèmes les plus chers à
Berkoff, sans oublier la véritable racine
de son théâtre : la provocation. Elle
est en somme la toile de fond sur laquelle vont
se lire les interdits revisités. Il s’agit
bien d’interdits dans le sens le plus large,
au-delà du langage par lequel ils transitent,
ce qui leur donne leur totale signification.