David Téniers le Jeune, le peintre flamand qui signe
vers 1650 ce tableau et ses copies, s’est mis au service
de Léopold, et le figure au milieu de ses trésors,
avec un chapeau, pour qu’on le reconnaisse. Léopold
a du goût. Léopold a du pouvoir. Léopold
est fortuné. Il voulait montrer sa galerie, pour
mieux l’épater, sans doute.
Si ce n’est « scanné » sur la couverture
de cette plaquette destinée à vous présenter
la nouvelle et très colorée saison de La Virgule,
on peut voir ce tableau au Musée de Vienne. Je n’y
suis jamais allé et ne connaît de la «
Vue de la Galerie de l’Archiduc » (c’est
le titre de l’œuvre) que ses diverses reproductions,
- j’allais dire ses représentations. Je pense
pourtant à ce tableau tous les ans à la fin
de l’été, quand il s’agit pour
moi de vous vanter dans un éditorial l’excellence
de notre programmation à venir, toujours en craignant
de ne pas être capable d’en faire la défense
et illustration autrement que sous la forme prétentieuse
et réductrice d’un catalogue archiducal. Mais
nombreuses sont les raisons qui m’amènent cette
année à faire un saut de quatre siècles
pour orner avec lui la couverture de ce fascicule où
vous découvrirez des spectacles qui questionnent
pourtant le monde contemporain dans des écritures
d’aujourd’hui.
La première est tout entière contenue dans
le tableau de David Téniers, qui me parle comme s’il
dénonçait avec prémonition les dérives
contemporaines du rapport de l’art et du pouvoir,
fût-ce dans nos sociétés dites démocratiques.
Le financement de la culture s’y fait, semble-t-il,
de moins en moins pour permettre à chacun de grandir
en humanité dans la connaissance et l’expression
du monde, mais pour faire en sorte que tous (puisque tout
le monde vote) aient le sentiment diffus mais fier d’une
valorisante abondance qui se pèse et se mesure à
l’instar des campagnes commerciales les plus intéressées.
On remarquera dans le tableau de Téniers que les
personnages, qui posent au premier plan devant les cinquante
tableaux, ne les regardent aucunement, finalement aussi
indifférents à l’art que les deux chiens
qui jouent à leurs pieds. Il est possible qu’ils
se soient lassés de la contemplation de ces chefs-d’œuvre
dont le tassement paralyse le regard. J’imagine d’ailleurs
la tête que ferait à sa sortie un voyageur
qu’on aurait invité à pénétrer
dans la riche demeure de Léopold… Je ne suis
pas sûr que le zapping auquel il se serait vu soumis
mériterait l’épithète de culturel…
Il y a aussi dans ce « Cabinet d’Amateurs »,
-c’est ainsi que l’on nomme le genre d’œuvre
pour laquelle Téniers s’exécute- quelque
chose qui n’est pas sans rappeler à ceux qui
les fréquentent, les rues du Festival d’Avignon,
où, cet été encore, et pendant trois
semaines, près de 700 spectacles par jour se disputaient
la moindre parcelle de mur pour attirer par des affiches
colorées l’œil du badaud. Terrible vertige
de l’indifférenciation que l’effet de
ce mur d’images ressenti comme l’expression
désespérée d’un seul cri poussé
en chœur par le magmatique ensemble des artistes en
soif d’identité, de singularité ou de
re-connaissance dans le tourbillon de la marchandisation
de la culture…
« Société du spectacle » prophétisait
Guy Debord, qui voyait la disparition du réel au
profit de l’imaginaire. Nous vivons finalement tout
au contraire, comme l’écrit Jean Baudrillard,
une réalité médiatisée omni-présente,
et sans imaginaire. Et l’on se demande aujourd’hui
quel spectacle de la société peut désormais
offrir le théâtre, alors que le monde se confond
désormais avec sa représentation : vidéo,
écrans interactifs, internet, réalité
virtuelle… Les images qui nous envahissent ne re-présentent
plus rien, elles sont consommation visuelle. Elles sont
le monde. Le monde s’est confondu avec ses représentations.
Il faudrait même dire : le monde se confond avec ses
« présentations ». Nous vivons, comme
Léopold dans son château, dans la copie du
monde, ou plutôt un monde devenu copie. Une copie
qui ne veut plus rien dire, qui ne renvoie à rien,
qui est désormais notre réel, et qui suffit.
Comme suffit au politique, ou au militaire, une information
« vue à la télé » pour
agir sur le monde. Comme suffit au touriste la visite de
Lascaux en fac-simile. Comme suffirait à l’internaute
le mirage d’une cybernétique rencontre amoureuse…
Du coup le théâtre se met-il à faire
de l’image, à défaut de refaire le monde,
et l’on voudrait croire que cela a du sens. Il suffit
d’entendre parfois certains spectateurs s’esbaudir
-et nous en sommes parfois- devant les trouvailles picturales
de quelques-unes des créations d’aujourd’hui
les plus consensuellement applaudies, y compris par ceux-là
mêmes qui attendaient et attendent encore que le Théâtre
fasse la Révolution. Observons-les se réjouir
! On se croirait au feu d’artifice : « Oh la
belle bleue ! »… Seulement voilà : l’artificier
n’a eu d’autre prétention que de montrer…
une belle bleue, tandis que derrière les «
Oh ! C’est beau comme du Magritte ! » ou : «
c’est carrément fellinien ! », ou bien
: « on dirait du Goya, non, c’est du Bosch !
», nous sommes plongés comme devant La Vache
Qui Rit dans de tels abîmes d’insignifiance
que se préparent à coup sûr des lendemains
qui déchantent. Car si le théâtre ne
nous fait plus signe, c’est mauvais signe. «
Passez votre chemin Messieurs Dames, tout vous a été
donné à voir, il n’y a plus rien à
voir. Circulez ! »
Je me refuse à cette capitulation, et chaque année
vous êtes de plus en plus nombreux à nous rejoindre,
spectateurs, dans cet îlot de résistance que
peut devenir le théâtre quand il nous offre,
contre l’image et son immédiateté, un
peu de temps, un peu de distance, une « interprétation
» sans cesse renouvelée du monde, un antidote
enfin à ce que Baudrillard appelle « la pornographie
du réel », par la métaphore, par la
maîtrise des signes, par le jeu du détail et
du flou, (car le réel n’a jamais l’aspect
glacé et propre de nos images), par l’humour
et le rire, et par l’émotion, quand elle sait
trouver ses mots.
« Et des acteurs,
de théâtre, est-ce qu’ils sauront jouer
comme nous ? » nous demandait Lydie, ouvrière
du textile, qui pendant deux heures nous avait confié
son histoire d’ouvrière en filature en s’inquiétant
de savoir si, dans le spectacle que nous nous apprêtions
à faire à partir de son témoignage
et de dizaines d’autres, nous serions fidèles
à ses propos. - Bien sûr que non, Lydie, nous
n’avons pas su et ne saurons jamais « jouer
comme vous » ! A l’inverse d’un Téniers,
nous n’avons hélas aucun goût ni savoir-faire
pour la copie!
Au théâtre, nous vous en avions prévenue,
Lydie, nous pratiquons respectueusement l’art de l’infidélité.
Les spectateurs du second volet de « TEXTO »
: « Jouer comme nous », (notre dernière
création, qu’ils furent plus de six mille à
applaudir et qui sera reprise dans une nouvelle version
en point d’orgue de cette saison), peuvent parfaitement
mesurer, en scrutant l’écran vidéo qui
diffuse votre visage derrière les acteurs, la distance
qui se creuse entre le « réel » mort
de l’image et le mensonge vivant du théâtre.
Ils constatent ainsi jusqu’à quel point nous
vous avons interprétée, traduite, comment
nous avons pu parfois rendre flou ce qui était clair,
ou lumineux ce qui était obscur : votre re-présentation,
cette trahison, était le prix de votre présence,
de votre existence même, au-delà de nos mémoires.
Elle était, provoquant notre réflexion, une
ouverture sur votre monde, le nôtre assurément.
L’écran, lui, ne réfléchit rien
: il fait écran. En vérité, si le monde
n’est plus qu’un mur d’images, c’est
au théâtre qu’est la sortie !
Tentez donc l’escapade, chers spectateurs à
venir! Je vous promets une saison aussi colorée que
le tableau de Téniers, et vous invite vivement, en
vous abonnant par exemple, ...
…A faire le mur.
Jean-Marc Chotteau
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