Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
Edito 1993-94
Edito 1994-95
Edito 1995-96
Edito 1996-97
Edito 1997-98
Edito 1998-99
Edito 1999-2000
Edito 2000-2001
Edito 2001-2002
Edito 2002-2003
Edito 2003-2004
Edito 2004-2005
Edito 2005-2006
Edito 2006-2007
Edito 2007-2008
 
 
 
 
 
 

Le cul par dessus tête

En hommage à Saint Eloi et autres bouffons, août 2002

" En ce terrible onze septembre 2001, deux tours qui osaient gratter le ciel se retrouvèrent, dans un fracas d'apocalypse, la tête en bas. L'horreur ayant été mise en représentation, les habitants de la planète eurent devant les yeux -mais derrière des écrans- les images infiniment diffusées d'un monde dont il fut dit qu'il ne serait désormais jamais plus " comme avant ".

 
 

Les altières jumelles étaient entrées en terre. Le monde s'était mis à l'envers.
Certains y trouvèrent au moins confirmation de leur croyance : un tel renversement était bien signe qu'il y avait eu auparavant un monde à l'endroit, et son Dieu pour le tricoter. Un monde à l'endroit, un monde à l'envers. Le haut et le bas. La droite et la gauche. L'ordre et le désordre. La Chute originelle n'en ayant pas fini de faire des dégâts, on n'allait pas tarder à se remettre à parler du Bien et du Mal (étant bien entendu que l'endroit -le Droit- c'est moi, et que l'envers -l'Enfer ?-, c'est forcément les autres). Malheureusement, le fait que dans le camp d'en face on pensait de même ne pouvait évidemment réconcilier personne. Depuis, on entend dire beaucoup que " tout tourne à l'envers ", ou que " le monde marche sur sa tête ", vieille antienne réactionnaire.

Et s'il n'y avait pas d'endroit ? A y bien réfléchir, l'envers n'est qu'affaire d'imagination : vous voyez pile, vous ne pouvez qu'imaginer face. Et si l'envers n'est qu'imaginaire, il n'y a plus d'endroit ! Allez, je vous propose un petit jeu ! Je vous donne une feuille de papier sur laquelle on peut lire : " la phrase écrite sur le verso (à l'envers) est vraie ". Vous vous empressez de tourner le papier et vous lisez : " la phrase écrite sur le recto est fausse "… Je crains bien que vous ne passiez la fin de vos jours à tourner et retourner la feuille. Sauf à la considérer sainement comme une absurde plaisanterie.
Le monde est peut-être ainsi fait : il ne serait qu'une farce, et cela ne devrait pas nous empêcher de le prendre au sérieux et de travailler à en améliorer quelque peu la représentation : c'est le rôle des bouffons auprès des rois.
Le grand Saint Eloi ose dire au bon roi Dagobert : " votre Majesté est mal culottée ". Se satisfera-t-il de voir le bon roi Dagobert remettre sa culotte de l'envers à l'endroit ? J'espère bien que non ! Car il y a toujours un nouvel envers à imaginer, un " désordre des choses " à inventer, et d'ailleurs la chanson se poursuit de 21 couplets…
D'avoir bouclé son voyage à l'envers, Christophe Colomb découvre l'Amérique, et Galilée, malgré la vindicte des ayatollahs de l'époque, met l'univers sens dessus dessous en mettant la terre et l'homme à une plus juste et plus modeste place. Et rien n'est figé ! Dans leur sillage, nos hommes de science savent nous expliquer le monde, humblement, " en l'état actuel de leurs connaissances ". Ainsi, n'interdisent-ils pas la place à l'imagination et à son pouvoir révolutionnaire. Et s'ils nous inventent l'anti-matière, peut-être aurons-nous mieux prise sur la matière dont nous sommes faits.
Dans toute l'Europe, depuis le Moyen-âge et jusqu'au début du siècle dernier, imprimeurs et colporteurs amusèrent les foules avec les images naïves du " mundus inversus ". On y voit le soleil dans la terre, l'arbre épanouissant ses racines dans le ciel, le bœuf découper son boucher, les riches servir les pauvres, les vieux courtiser les jeunes, la chaise s'asseoir sur l'homme, le paysan faucher la mort. Comme dans le carnaval, tout cela est un jeu, mais un jeu subversif qui sait faire bouger les choses avant qu'elles ne se figent dans les dogmes et les certitudes de l'endroit. C'est qu'il faut savoir renverser les rôles pour ne pas voir se renverser les tours.
Plus que jamais, je ressens le théâtre comme une parade à cette folie-là que serait pour le monde l'absence de folie. "

JMC, août 2002.


haut de page