Les altières jumelles étaient entrées
en terre. Le monde s'était mis à l'envers.
Certains y trouvèrent au moins confirmation de leur
croyance : un tel renversement était bien signe qu'il
y avait eu auparavant un monde à l'endroit, et son
Dieu pour le tricoter. Un monde à l'endroit, un monde
à l'envers. Le haut et le bas. La droite et la gauche.
L'ordre et le désordre. La Chute originelle n'en
ayant pas fini de faire des dégâts, on n'allait
pas tarder à se remettre à parler du Bien
et du Mal (étant bien entendu que l'endroit -le Droit-
c'est moi, et que l'envers -l'Enfer ?-, c'est forcément
les autres). Malheureusement, le fait que dans le camp d'en
face on pensait de même ne pouvait évidemment
réconcilier personne. Depuis, on entend dire beaucoup
que " tout tourne à l'envers ", ou que
" le monde marche sur sa tête ", vieille
antienne réactionnaire.
Et s'il n'y avait pas d'endroit
? A y bien réfléchir, l'envers n'est qu'affaire
d'imagination : vous voyez pile, vous ne pouvez qu'imaginer
face. Et si l'envers n'est qu'imaginaire, il n'y a plus
d'endroit ! Allez, je vous propose un petit jeu ! Je vous
donne une feuille de papier sur laquelle on peut lire :
" la phrase écrite sur le verso (à l'envers)
est vraie ". Vous vous empressez de tourner le papier
et vous lisez : " la phrase écrite sur le recto
est fausse "… Je crains bien que vous ne passiez
la fin de vos jours à tourner et retourner la feuille.
Sauf à la considérer sainement comme une absurde
plaisanterie.
Le monde est peut-être ainsi fait : il ne serait qu'une
farce, et cela ne devrait pas nous empêcher de le
prendre au sérieux et de travailler à en améliorer
quelque peu la représentation : c'est le rôle
des bouffons auprès des rois.
Le grand Saint Eloi ose dire au bon roi Dagobert : "
votre Majesté est mal culottée ". Se
satisfera-t-il de voir le bon roi Dagobert remettre sa culotte
de l'envers à l'endroit ? J'espère bien que
non ! Car il y a toujours un nouvel envers à imaginer,
un " désordre des choses " à inventer,
et d'ailleurs la chanson se poursuit de 21 couplets…
D'avoir bouclé son voyage à l'envers, Christophe
Colomb découvre l'Amérique, et Galilée,
malgré la vindicte des ayatollahs de l'époque,
met l'univers sens dessus dessous en mettant la terre et
l'homme à une plus juste et plus modeste place. Et
rien n'est figé ! Dans leur sillage, nos hommes de
science savent nous expliquer le monde, humblement, "
en l'état actuel de leurs connaissances ". Ainsi,
n'interdisent-ils pas la place à l'imagination et
à son pouvoir révolutionnaire. Et s'ils nous
inventent l'anti-matière, peut-être aurons-nous
mieux prise sur la matière dont nous sommes faits.
Dans toute l'Europe, depuis le Moyen-âge et jusqu'au
début du siècle dernier, imprimeurs et colporteurs
amusèrent les foules avec les images naïves
du " mundus inversus ". On y voit le soleil dans
la terre, l'arbre épanouissant ses racines dans le
ciel, le bœuf découper son boucher, les riches
servir les pauvres, les vieux courtiser les jeunes, la chaise
s'asseoir sur l'homme, le paysan faucher la mort. Comme
dans le carnaval, tout cela est un jeu, mais un jeu subversif
qui sait faire bouger les choses avant qu'elles ne se figent
dans les dogmes et les certitudes de l'endroit. C'est qu'il
faut savoir renverser les rôles pour ne pas voir se
renverser les tours.
Plus que jamais, je ressens le théâtre comme
une parade à cette folie-là que serait pour
le monde l'absence de folie. "
JMC, août 2002.
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