Je ne fais rien,
mais des traces persistantes de culpabilité judéo-chrétienne
m'incitent à m'en défendre : non, la paresse
n'est pas inféconde. Comme le disait Renard (Jules),
l'esprit y puisera ses plus fines trouvailles…
Justement. Il s'agit de boucler l'édito, exercice
obligé des fins de vacances avant les débuts
de saison. Mais rien ne presse vraiment .
Toujours ces cigales…
Il y a scie dans cigale… Mais sans copeaux…
Rien qu'une rengaine… Qui fait vacances… Et
La Fontaine… Toujours ces maudites fourmis…
Le temps s'est arrêté. Un zéphyr. Un
clapotis. Un petit nuage blanc en forme de nez de Cyrano.
Le monde est un spectacle. C'est sûr, il appartient
à ceux qui ne se lèvent pas. Je prends mon
temps. Ah oui, l'édito ! Cela peut attendre …
Un air me revient. C'est une chanson, marseillaise, avé
l'accent : " aujourd'hui peut-être, ou alors
demain… ". Chanteur ?… Sardou (le père,
Fernand). Les cigales me rythment la mesure… Je mettrai
cet air-là dans notre prochaine création,
en mai prochain. (Je vais oser un " Eloge de la paresse
", c'est ainsi que le spectacle s'appellera. Quel travail
!)
Elle ne va pas être triste
cette saison ! Que des spectacles drôles, acides,
un peu subversifs ! Des reprises des productions "
maison " ( La Comédie du Paradoxe, L'Esthétocrate,
Prises de becs au gallodrome), et des accueils : des gens
de talents, et en même temps des amis… Non,
on ne va pas s'embêter ! Avec des " fous à
réaction ", un désopilant motomane, un
affable fabuliste, un indiscipliné qui nous parlera
de l'école… Et puis tiens ! Un autre qui nous
jouera la paresse! Encore ?… C'est un hasard ?
Et si le théâtre était cousin de la
paresse ? Eh bien oui, il y a de la paresse au théâtre,
cette paresse-là que fustige maintenant, après
l'Eglise, notre très libérale société,
cette amie des libertés qui ne reconnaît pas
celle de paresser.
Paresse : insoumission caractérisée à
la production, au profit. La paresse n'est pas l'oisiveté
: elle a l'esprit libre. Et c'est un péché
capital… pour le capital ! Allongé sur mon
transat, je m'insurge : " - non aux pendules, clepsydres
et autres pointeuses ! Il faut laisser filer le temps !
Le temps ne passera pas ! "
De là, mon amour pour le théâtre ? Il
est justement d'un autre temps. Je veux dire d'un autre
tempo. On y prend le temps de réfléchir le
monde. Pour mieux réfléchir, peut-être…
Bon, l'édito ! Mettre
en lumière le point fort d'une nouvelle saison. Sa
ligne directrice… Ah ce qu'il fait chaud !…
Je sèche… Peut-être qu'un petit plongeon
!… Je suis en vacances, non ? Je ne vais pas me torturer.
" Travail " ne vient-il pas de ce " trepalium
" qui était un instrument de torture ?…
" Vive le temps libre ! " J'entends soudain cela
avec la voix de De Gaulle à Québec sur fond
de cigales déchaînées : " Vive
le… temps libre ! " Mais il manque un pied. Et
puis non, le temps libre n'est pas un temps de liberté
: après le travail il faut faire les courses, tondre
la pelouse, sortir les poubelles, regarder " loft story
" et dormir : quel temps perdu !
Il faudrait dire : " Vive le temps de loisir ! "
(Là il y a un pied de trop). Ah ! une société
de loisirs ! Société de liberté, de
permission ! Vivre à loisir : en prenant le temps
qu'il faut !
Si votre patron vous envoie promener, eh bien allez-y !
Quand même il avait vu juste le frère Marx
! Ce temps libéré par le progrès des
machines et la pression sociale, il nous arrive bien aujourd'hui
! Enfin… Aujourd'hui… Peut-être... Ou
alors demain?
Encore les cigales ! Que ferez-vous
aux temps froids ? Je chanterai, j'en suis fort aise. Et
réclamerai le " Droit à la paresse ",
comme l'écrivait, -en avance sur son temps-, un certain
Paul Lafargue, député lillois en 1880 : trois
heures de travail par jour (- ministres, encore un effort
!), " et la Terre, la vieille Terre, frémissant
d'allégresse, sentira bondir en elle un nouvel univers…
O paresse, mère des arts et des nobles vertus, sois
le baume des angoisses humaines ! "…
Il restera alors peut-être un peu de temps pour l'art
et la culture, qui peuvent donner des armes à ceux,
trop nombreux encore, condamnés à ne rien
faire. Ceux-là n'ont pas choisi. Mais l'Histoire
a vu l'homme conquérir le droit de choisir son Dieu,
puis son Prince, alors le temps viendra bien où il
choisira son travail. Sa paresse. Sa vie.
" Paresseux de tous les pays, unissez-vous ! "
Et, de temps en temps, allez au théâtre perdre
un peu de temps, il ne s'agit pas d'y gagner sa vie, mais
de la vivre !
Une fourmi provoque une
démangeaison sur le bout de mon orteil droit. Je
la chasse d'une chiquenaude. Les cigales en poussent un
contre-ut…
Ca y est, je l'ai, mon édito !
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