Ce
jour-là, partout en France, mais aussi en Europe,
aux Amériques, et jusqu'aux confins des terres d'élection
de la culture occidentale, les avisés directeurs
de théâtre confièrent à leurs
spectateurs, en même temps que leurs billets, des
lunettes noires, très noires, à la monture
cartonnée, à jeter après usage, bien
qu'homologuées par la Communauté Européenne.
Quelques spectateurs qui avaient pas mal voyagé,
s'empressèrent de répondre à l'incompréhension
de certains de leurs voisins qui se demandaient très
prosaïquement si les éclairages du spectacle
qu'ils s'apprêtaient à voir justifiaient ces
précautions pour la santé de leurs rétines.
On allait assister, disaient donc ces initiés qui
croyaient savoir, à une expérience de théâtre
en relief, comme cela avait déjà été
proposé dans les cinémas des années
cinquante. Quelques esprits malins firent mine de se réjouir
: " du théâtre en relief ? Si cela pouvait
enfin nous prémunir une fois pour toutes des platitudes
! "…
D'autres jugèrent bon de poursuivre sur le ton de
la plaisanterie caustique : le succès commercial
et international de l'éclipse de soleil du 11 août
99 (ce jour-là, on avait beaucoup circulé
pour ne rien voir) devait avoir donné quelques idées
aux metteurs en scène et, pour la première
fois au monde, on allait s'offrir une éclipse…
de théâtre.
Ils ne croyaient pas si bien dire : il avait été
en effet décidé, en haut lieu, de faire ce
soir-là cette expérience de ne plus rien donner
à voir… pour mieux entendre…
Mieux entendre le théâtre, qui est de tous
les arts, celui qui a le plus à dire : c'est ce que
me suggère comme un apologue cette étrange
photographie que je voulais voir figurer sur la couverture
de cette plaquette où je me dois de vous présenter
notre nouvelle saison.
Car notre siècle s'achève dans la cacophonie.
Celle de cette " société du spectacle
", qui préfère à l'écoute,
le regard, " le sens le plus abstrait et le plus mystifiable
" comme l'écrivait Guy Debord, qui dénonçait
un monde qui n'est plus que sa propre représentation,
ce " mauvais rêve d'une société
moderne enchaînée, qui n'exprime finalement
que son désir de sommeil ".
J'ai toujours attendu du théâtre qu'il nous
réveille. Mais pour rendre compte de cette cacophonie
du monde, de son désordre, de ses dissonances, de
son illisibilité, le théâtre, comme
la peinture en abandonnant le figuratif, comme la musique
en s'éloignant de l'harmonie, semble s'être
mis à se méfier de ses mots. Ou bien il lui
arrive poétiquement de n'en donner plus que la musique,
oubliant qu'il n'est pas prouvé qu'elle ait un jour
adouci les mœurs et que Wagner pouvait avoir un Hitler
parmi ses adorateurs, ou bien, les abandonnant tout à
fait, il se réfugie dans la recherche purement plastique
de l'image oubliant qu'elle est toujours équivoque,
et qu'on peut être " beau et con à la
fois " pour parodier Brel !
Dans la fameuse querelle des Anciens et des Modernes, des
Classiques et des Baroques, les premiers ont été
vaincus et Boileau a dû manger plusieurs fois son
chapeau. Comme le montre Luc Ferry dans " le sens du
Beau ", essai sur les origines de la culture contemporaine,
le monde se livre désormais corps et âme, dans
l'art qui l'exprime, à la sensibilité plus
qu'à la raison, au sentiment plus qu'au vrai, au
regard plus qu'à l'écoute. De quoi inquiéter
me semble-t-il nos démocraties, à la recherche
de lien social. Ne faut-il pas entendre, pour s'entendre
?
Même s'il doit exprimer
" un monde de bruit et de fureur qui ne signifie rien
" (Shakespeare, Macbeth), je veux trouver au théâtre
cette volonté proprement humaine de trouver les mots
pour traduire le sensible en intelligible. C'est ce qui
motive les choix de notre programmation, c'est ce qui détermine
nos propres créations. Erasme trouve un sens à
la folie du monde, Diderot affirme que l'acteur, dont l'art
est maîtrise, calcul, n'est sublime que lorsqu'il
est dénué de sensibilité, Balzac ordonne
et classifie dans sa Comédie Humaine le désordre
des espèces sociales. Tous ceux-là dont les
œuvres vous seront présentées au cours
de cette saison ont cette volonté nietzschéenne
de " mettre de l'ordre au chaos ". Travail d'élucidation,
de victoire de la lumière sur l'ombre, qui fait de
l'auteur, selon la conception des Classiques, un découvreur
plutôt qu'un inventeur. Un traducteur du particulier
en universel. Comme Molière qui réussit à
faire de cas pathologiques et singuliers des types éternels
; d'un atrabilaire amoureux " Le Misanthrope ".
Ce sera notre création en cette année 2000.
Oui, un classique, comme pour affirmer notre droit de retourner
au passé pour mieux nous en libérer. Comme
pour fustiger trois siècles après Alceste
la comédie sociale d'un monde où le bon sens
n'est plus comme l'affirmait Descartes " la chose au
monde la mieux partagée ", dès lors que
l'image l'emporte sur le discours, la petite phrase sur
la pensée, le " je ne sais quoi " sur la
clarté, et qu'on préfère désormais
l' " affectation pure " à la vérité,
les " faux brillants " à la nature, le
paraître à l'être, le voir à l'écouter.
Ecoutez voir ! Je vous
invite à suivre cette saison, dans quatre lieux différents
sur Mouscron et Tourcoing, - et même parfois chez
vous ! - neuf spectacles qui sont, sans céder à
la tentation du " désert " où Alceste
veut fuir les humains, autant de façons de traduire
le monde, pour mieux échapper, ensemble, à
son spectacle.
… Comme de bien entendu.
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