A quoi tient
une vocation ! En massacrant ainsi les textes, leur violant
pauses et silences, l'instituteur suscitait, comme un censeur
d'érotisme, l'irrépressible envie d'en voir
plus entre les mots. J'ignorais encore qu'un voyeur de silence
s'appelait un comédien. Mais il me tardait déjà
de le devenir.
Aimer le théâtre n'est pas aimer les phrases,
c'est aimer les silences. Les remplir de ses propres mots.
Prolonger, sans perdre le ton, la petite musique d'un auteur
de quelques pauses, de quelques souffles, de quelque vie.
Etre l'arbitre de cette respiration. Décoder les
virgules : mettre en scène.
Pas de théâtre sans virgules. Il n'est d'ailleurs
pas de bons auteurs qui ne s'en soucie. Un auteur dramatique
digne de ce nom connaît la capacité thoracique
de ses personnages comme le metteur en scène celle
de ses comédiens. Couchée sur le papier, la
Dame aux camélias doit faire plus de virgules qu'un
moine tibétain.
Il faut donc des virgules pour
reprendre haleine. Après dix ans de son implantation
à Tourcoing au Salon de Théâtre, la
compagnie doit trouver ce que les coureurs de fond appellent
le second souffle. Quand d'autres, élus sous d'autres
cieux, bouclent (métaphoriquement) leurs parenthèses
régionales, la Compagnie veut conforter encore son
audience et son implantation. Déjà, chaque
année, elle assurait à Tourcoing près
de cent représentations, et plus encore en tournée
pour ses propres créations. Mais trop nombreux étaient
les spectateurs qui se voyaient refuser l'entrée
du trop petit écrin du Boulevard Gambetta. La virgule
nécessaire devait ressembler furieusement à
un théâtre.
La saison 98-99, dans un nouvel élan, ne se déclinera
donc plus à Tourcoing au seul Salon de Théâtre,
mais aussi au Théâtre Municipal, vaste vaisseau
à la navigation duquel la Ville nous permet de participer.
Air du large pour de plus amples horizons. Mais trop furtivement.
La grande bouffée d'oxygène nous vient de
Mouscron, ville belge chaleureuse et vivante qu'une frontière
sépare incongrûment de Tourcoing. Avec les
représentants de cette Ville et notamment son adjoint
aux affaires culturelles, Michel Franceus, nous travaillons
à la réalisation d'un véritable Centre
Dramatique Transfrontalier, première structure de
ce type en Europe, qui unirait, dans une solidaire et vivifiante
action culturelle et théâtrale, un bassin de
plus de deux cent mille habitants également frappés
par la même crise économique et sociale. D'ores
et déjà, dès cette saison le projet
va prendre forme : tout en mettant à notre disposition
le magnifique équipement qu'est le Théâtre
Marius Staquet, la ville de Mouscron accueillera, outre
les deux derniers spectacles de la compagnie, sa prochaine
création : " PETITES MISERES DE LA VIE CONJUGALE
" de Balzac.
L'homme à la virgule
(je parle de Balzac qui portait sous la lèvre inférieure
cette petite touffe de poils qu'il appelait lui-même
ainsi) n'imaginait pas porter à la scène cette
" étude analytique " des tracas du mariage.
Ce catalogue terrible des médiocrités de la
vie conjugale portait en germe cependant comme la préhistoire
du vaudeville, dans une drôlerie caustique, parfois
féroce, et d'une saisissante actualité. Il
m'a plu de l'adapter pour le théâtre, une première
fois en 86, et cette saison encore, dans une version quelque
peu remaniée. On y voit Balzac en personne comme
le protagoniste de ses personnages, écrivant et suant,
profiter de la moindre virgule pour leur souffler ses didascalies.
Ainsi, le sujet de la pièce sera-t-il, plus que l'ineptie
du mariage, la bizarrerie de tout acte créateur.
De ceux-là en tout cas que nous aimons : ceux qui,
se méfiant des équivoques, se souciant de
la lisibilité, procèdent à la virgule
près.
Car tout est dans la virgule.
Feuilletez donc les pages de
cette plaquette à la découverte de notre saison
!
Virgulez ! il y a tout
à voir !
|