Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
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Eloge de la virgule

" On en dit plus sur soi en plaçant une virgule
qu'en racontant son enfance ou ses perversions sexuelles."
(Traité de la ponctuation française, de Jacques Drillon. Gallimard)

J'ai, virgule, au fond de ma mémoire, virgule, le souvenir nostalgique de ces maîtres en blouse grise dont les dictées, virgule, lancinantes mélopées, virgule, mêlaient aux mots des plus grands auteurs l'incessante litanie des signes de ponctuation. Point.

 
 

A quoi tient une vocation ! En massacrant ainsi les textes, leur violant pauses et silences, l'instituteur suscitait, comme un censeur d'érotisme, l'irrépressible envie d'en voir plus entre les mots. J'ignorais encore qu'un voyeur de silence s'appelait un comédien. Mais il me tardait déjà de le devenir.
Aimer le théâtre n'est pas aimer les phrases, c'est aimer les silences. Les remplir de ses propres mots. Prolonger, sans perdre le ton, la petite musique d'un auteur de quelques pauses, de quelques souffles, de quelque vie. Etre l'arbitre de cette respiration. Décoder les virgules : mettre en scène.
Pas de théâtre sans virgules. Il n'est d'ailleurs pas de bons auteurs qui ne s'en soucie. Un auteur dramatique digne de ce nom connaît la capacité thoracique de ses personnages comme le metteur en scène celle de ses comédiens. Couchée sur le papier, la Dame aux camélias doit faire plus de virgules qu'un moine tibétain.

Il faut donc des virgules pour reprendre haleine. Après dix ans de son implantation à Tourcoing au Salon de Théâtre, la compagnie doit trouver ce que les coureurs de fond appellent le second souffle. Quand d'autres, élus sous d'autres cieux, bouclent (métaphoriquement) leurs parenthèses régionales, la Compagnie veut conforter encore son audience et son implantation. Déjà, chaque année, elle assurait à Tourcoing près de cent représentations, et plus encore en tournée pour ses propres créations. Mais trop nombreux étaient les spectateurs qui se voyaient refuser l'entrée du trop petit écrin du Boulevard Gambetta. La virgule nécessaire devait ressembler furieusement à un théâtre.
La saison 98-99, dans un nouvel élan, ne se déclinera donc plus à Tourcoing au seul Salon de Théâtre, mais aussi au Théâtre Municipal, vaste vaisseau à la navigation duquel la Ville nous permet de participer. Air du large pour de plus amples horizons. Mais trop furtivement.
La grande bouffée d'oxygène nous vient de Mouscron, ville belge chaleureuse et vivante qu'une frontière sépare incongrûment de Tourcoing. Avec les représentants de cette Ville et notamment son adjoint aux affaires culturelles, Michel Franceus, nous travaillons à la réalisation d'un véritable Centre Dramatique Transfrontalier, première structure de ce type en Europe, qui unirait, dans une solidaire et vivifiante action culturelle et théâtrale, un bassin de plus de deux cent mille habitants également frappés par la même crise économique et sociale. D'ores et déjà, dès cette saison le projet va prendre forme : tout en mettant à notre disposition le magnifique équipement qu'est le Théâtre Marius Staquet, la ville de Mouscron accueillera, outre les deux derniers spectacles de la compagnie, sa prochaine création : " PETITES MISERES DE LA VIE CONJUGALE " de Balzac.

L'homme à la virgule (je parle de Balzac qui portait sous la lèvre inférieure cette petite touffe de poils qu'il appelait lui-même ainsi) n'imaginait pas porter à la scène cette " étude analytique " des tracas du mariage. Ce catalogue terrible des médiocrités de la vie conjugale portait en germe cependant comme la préhistoire du vaudeville, dans une drôlerie caustique, parfois féroce, et d'une saisissante actualité. Il m'a plu de l'adapter pour le théâtre, une première fois en 86, et cette saison encore, dans une version quelque peu remaniée. On y voit Balzac en personne comme le protagoniste de ses personnages, écrivant et suant, profiter de la moindre virgule pour leur souffler ses didascalies. Ainsi, le sujet de la pièce sera-t-il, plus que l'ineptie du mariage, la bizarrerie de tout acte créateur. De ceux-là en tout cas que nous aimons : ceux qui, se méfiant des équivoques, se souciant de la lisibilité, procèdent à la virgule près.

Car tout est dans la virgule.

Feuilletez donc les pages de cette plaquette à la découverte de notre saison !

Virgulez ! il y a tout à voir !

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