D'Epidaure
à Tourcoing
J'étais
parti cet été, en touriste, sur les
chemins d'Ulysse, des Cyclades au Péloponnèse,
en espérant qu'au-delà du bleu et
blanc des cartes postales, quelques vieilles pierres
grises d'antiques théâtres grecs inspireraient
le devoir de vacances que je m'étais donné
: boucler l'éditorial de la plaquette de
présentation de notre saison, la dixième.
Les grandes lignes en étaient tracées
: comme elles avaient un air d'anniversaire, elles
justifiaient un bilan flatteur, appelaient des perspectives
sereines, exigeaient l'expression d'une gratitude
vis à vis des pouvoirs publics, du public.
Quarante mille spectateurs en dix ans dans notre
Salon de moins de cent places, cela pouvait, légitimement,
se fêter.
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Il aura fallu que mon périple estival m'amenât
à Epidaure, le berceau du théâtre, pour
en rabattre. Il y avait du monde ce soir-là dans
le théâtre et le théâtre était
vide.
Si plus de deux mille spectateurs étaient venus applaudir
comme moi l'Antigone de Sophocle, je ne pouvais m'empêcher
d'imaginer qu'il y a 25 siècles, ils envahissaient
les quatorze mille places de ces gradins de terre, de bois
ou de pierre, pour, comme l'affirme Platon, " pleurer
en se réjouissant " ...à plus de trente
mille !
Il ne convient donc pas de fêter le quarante-millième
spectateur du Salon de Théâtre, encore moins
sa dixième saison. Epidaure nous contraint à
plus de modestie ! D'autant plus qu'on n'y cédait
pas à un quelconque souci d'audimat ou de prestige
médiatique pour remplir les travées ! Non,
il y a 2.500 ans, avec Sophocle, il était question
de pouvoir, de liberté, de résistance.
Résistance.
Ce soir-là, Antigone m'a donné l'envie de
fêter une capacité de résistance. Celle
qu'offre aujourd'hui le théâtre, face aux grand-messes
de l'image, si promptes à fabriquer des idoles à
défaut d'idées. Résistance à
l'obscurantisme, quand le théâtre est celui
de la parole entendue, de l'intelligibilité, et du
plaisir.
Mais aussi résistance des compagnies de théâtre
indépendantes, travaillant sur le terrain à
conquérir des publics, face aux dérives hégémoniques
et mégalopolitaines du théâtre dit décentralisé.
Descartes s'enrhume et meurt de n'avoir pas su résister,
c'est le thème de notre dernière création.
Finalement, nous avons bâti notre dixième saison
en retenant sa leçon.
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