Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
 
 
 
 
 

D'Epidaure à Tourcoing


J'étais parti cet été, en touriste, sur les chemins d'Ulysse, des Cyclades au Péloponnèse, en espérant qu'au-delà du bleu et blanc des cartes postales, quelques vieilles pierres grises d'antiques théâtres grecs inspireraient le devoir de vacances que je m'étais donné : boucler l'éditorial de la plaquette de présentation de notre saison, la dixième.
Les grandes lignes en étaient tracées : comme elles avaient un air d'anniversaire, elles justifiaient un bilan flatteur, appelaient des perspectives sereines, exigeaient l'expression d'une gratitude vis à vis des pouvoirs publics, du public. Quarante mille spectateurs en dix ans dans notre Salon de moins de cent places, cela pouvait, légitimement, se fêter.

 
 

Il aura fallu que mon périple estival m'amenât à Epidaure, le berceau du théâtre, pour en rabattre. Il y avait du monde ce soir-là dans le théâtre et le théâtre était vide.
Si plus de deux mille spectateurs étaient venus applaudir comme moi l'Antigone de Sophocle, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer qu'il y a 25 siècles, ils envahissaient les quatorze mille places de ces gradins de terre, de bois ou de pierre, pour, comme l'affirme Platon, " pleurer en se réjouissant " ...à plus de trente mille !
Il ne convient donc pas de fêter le quarante-millième spectateur du Salon de Théâtre, encore moins sa dixième saison. Epidaure nous contraint à plus de modestie ! D'autant plus qu'on n'y cédait pas à un quelconque souci d'audimat ou de prestige médiatique pour remplir les travées ! Non, il y a 2.500 ans, avec Sophocle, il était question de pouvoir, de liberté, de résistance.
Résistance.
Ce soir-là, Antigone m'a donné l'envie de fêter une capacité de résistance. Celle qu'offre aujourd'hui le théâtre, face aux grand-messes de l'image, si promptes à fabriquer des idoles à défaut d'idées. Résistance à l'obscurantisme, quand le théâtre est celui de la parole entendue, de l'intelligibilité, et du plaisir.
Mais aussi résistance des compagnies de théâtre indépendantes, travaillant sur le terrain à conquérir des publics, face aux dérives hégémoniques et mégalopolitaines du théâtre dit décentralisé.
Descartes s'enrhume et meurt de n'avoir pas su résister, c'est le thème de notre dernière création. Finalement, nous avons bâti notre dixième saison en retenant sa leçon.

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