Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Le théâtre, le prince et la rue


Les dernières élections en France comme dans de nombreuses démocraties ont fait apparaître un désintérêt croissant pour la chose publique. On constate en même temps un inquiétant réveil des idéologies antidémocratiques.
Au moment du renouvellement de leurs mandats, la tentation est grande pour beaucoup de nos élus républicains d'aller chercher auprès des artistes, qu'ils subventionnent, des autographes de soutien sous le prétexte de secouer la démocratie en sommeil, et de faire " front ". Le fait est que depuis que Brecht a été définitivement enterré dans la chute du Mur, on ne peut plus guère attendre de nous que la signature de pétitions, plutôt que de pièces ou de mises en scène donnant l'air de la chanson du lendemain.

 
 

On sait depuis Molière que l'artiste, en proportion de sa célébrité, sert l'image du Prince qui le gouverne. En conséquence, à peine celui-ci se trouve-t-il les traits un peu tirés qu'il aurait tendance à remettre en question la nécessité de la subvention qu'il nous octroie. Tentation presque compréhensible dans ces moments de l'histoire où les questions sociales ne trouvant plus de réponses, la subvention à l'art apparaît comme un indécent acharnement thérapeutique. A quoi sert donc le Théâtre? A quoi servons-nous?
Certains élus ont quelques nouvelles idées sur la question.
Ils voudraient par exemple nous voir descendre dans la rue. (Entendons-nous : je parle du théâtre de rue!) Peut-être leur apparaît-il que le théâtre sans domicile fixe serait susceptible d'en donner aux S.D.F.! On peut douter de l'efficacité de cette formule. Mais on saurait au moins pourquoi nos théâtres sont vides!
D'autres prônent l'animation sociale, ou scolaire: ils préfèrent voir l'acteur sur les estrades des pédagogues plutôt que sur des tréteaux, quitte à dépouiller les enseignants du rôle qui devrait être le leur.
D'autres considérent, au même titre que le yoga, la poterie, ou le macramé, que l'acteur doit aider les individus (pas un public) à la pratique du théâtre envisagé comme un loisir, parfois une thérapie, dont la représentation ne serait pas la finalité.
D'autres voudraient voir l'acteur comme un missionnaire : le théâtre, comme les églises, perdant ses fidèles, il serait envoyé, pour l'amour de l'art, en croisade de catéchisation dans les terra incognita des périphéries des périphéries des périphéries ; les mots quartier et banlieue vont désormais rentrer dans le vocabulaire courant du dramaturge.
Je crains qu'il ne soit pas loin le temps où l'acteur ne survivra que dans la fonction de rebouteux : réducteur de fracture (sociale). Car le doux rêve de beaucoup, légitimement soucieux de trouver les moyens de l'intégration sociale, c'est l'homme de théâtre organisateur de fête pour des spectateurs acteurs, tel que l'imagine déjà Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre à D'Alembert: " N'adoptons point ses spectacles exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles dans le silence de l'inaction (...) C'est en plein air, c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler. (...) Faites-mieux encore : donnez les spectateurs en spectacle... "
Nous y sommes : si le Théâtre veut servir, c'est hors des théâtres et sans acteurs. A mort le Théâtre! Et que vive le Théâtre!

Non!
Si le Théâtre de rue a trouvé çà et là une authenticité professionnelle et une indéniable créativité, et si des ateliers, ou des interventions limitées des gens de théâtre dans le secteur social ou scolaire sont capables, s'ils veulent bien en rester là, de susciter des vocations de spectateurs, je persiste à croire, et plus que jamais, que c'est dans ses propres murs que le Théâtre peut légitimer sa place dans une société, même malade.
Il reste des choses à dire, et il faut bien des murs et du talent pour savoir se faire entendre.
C'est pourquoi, dans notre Salon de Théâtre rénové, je vous propose une nouvelle saison, pour le plaisir et la nécessité " politique ":
-de nous y retrouver, vous et nous;
-de provoquer, par exemple autour d'un verre offert à l'issue des représentations, la réflexion, la confrontation, le débat, l'échange (n'est-ce pas cela aussi le lien social ?);
- de poursuivre cet échange auprès des élèves mais surtout des professeurs, les mieux à mêmes de faire comprendre le service (public) que nous rendons vraiment, et qui n'est pas celui de préparer l'épreuve de Français;
- de donner du divertissement s'il n'est pas diversion;
- de proposer enfin et surtout des textes. Oui des textes, ceux-là dont la société du spectacle pressentie par Guy Debord sait hélas si bien se passer. Des textes forts, mais clairs. Des mots. Des mots porteurs de sens ou de déraison, qu'importe, mais toujours pour se faire une Raison : une denrée se raréfiant, et si nécessaire à la démocratie.
Bref, au sens où penser et rire sont le propre de l'homme, je veux, au Salon de théâtre, dans les spectacles invités, comme dans " le Philosophe et la Reine ", ma prochaine création, m'efforcer de produire de l'humain, quelque démodé que soit le mot, et parce que, susceptible de renverser le désordre établi, il en est devenu subversif.
N'en déplaise au Prince à qui ne cessera de revenir la noble charge d'ouvrir et de multiplier... les rues menant au Théâtre.

JMC, août 1995

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