On sait depuis
Molière que l'artiste, en proportion de sa célébrité,
sert l'image du Prince qui le gouverne. En conséquence,
à peine celui-ci se trouve-t-il les traits un peu
tirés qu'il aurait tendance à remettre en
question la nécessité de la subvention qu'il
nous octroie. Tentation presque compréhensible dans
ces moments de l'histoire où les questions sociales
ne trouvant plus de réponses, la subvention à
l'art apparaît comme un indécent acharnement
thérapeutique. A quoi sert donc le Théâtre?
A quoi servons-nous?
Certains élus ont quelques nouvelles idées
sur la question.
Ils voudraient par exemple nous voir descendre dans la rue.
(Entendons-nous : je parle du théâtre de rue!)
Peut-être leur apparaît-il que le théâtre
sans domicile fixe serait susceptible d'en donner aux S.D.F.!
On peut douter de l'efficacité de cette formule.
Mais on saurait au moins pourquoi nos théâtres
sont vides!
D'autres prônent l'animation sociale, ou scolaire:
ils préfèrent voir l'acteur sur les estrades
des pédagogues plutôt que sur des tréteaux,
quitte à dépouiller les enseignants du rôle
qui devrait être le leur.
D'autres considérent, au même titre que le
yoga, la poterie, ou le macramé, que l'acteur doit
aider les individus (pas un public) à la pratique
du théâtre envisagé comme un loisir,
parfois une thérapie, dont la représentation
ne serait pas la finalité.
D'autres voudraient voir l'acteur comme un missionnaire
: le théâtre, comme les églises, perdant
ses fidèles, il serait envoyé, pour l'amour
de l'art, en croisade de catéchisation dans les terra
incognita des périphéries des périphéries
des périphéries ; les mots quartier et banlieue
vont désormais rentrer dans le vocabulaire courant
du dramaturge.
Je crains qu'il ne soit pas loin le temps où l'acteur
ne survivra que dans la fonction de rebouteux : réducteur
de fracture (sociale). Car le doux rêve de beaucoup,
légitimement soucieux de trouver les moyens de l'intégration
sociale, c'est l'homme de théâtre organisateur
de fête pour des spectateurs acteurs, tel que l'imagine
déjà Jean-Jacques Rousseau dans sa lettre
à D'Alembert: " N'adoptons point ses spectacles
exclusifs qui renferment tristement un petit nombre de gens
dans un antre obscur; qui les tiennent craintifs et immobiles
dans le silence de l'inaction (...) C'est en plein air,
c'est sous le ciel qu'il faut vous rassembler. (...) Faites-mieux
encore : donnez les spectateurs en spectacle... "
Nous y sommes : si le Théâtre veut servir,
c'est hors des théâtres et sans acteurs. A
mort le Théâtre! Et que vive le Théâtre!
Non!
Si le Théâtre de rue a trouvé çà
et là une authenticité professionnelle et
une indéniable créativité, et si des
ateliers, ou des interventions limitées des gens
de théâtre dans le secteur social ou scolaire
sont capables, s'ils veulent bien en rester là, de
susciter des vocations de spectateurs, je persiste à
croire, et plus que jamais, que c'est dans ses propres murs
que le Théâtre peut légitimer sa place
dans une société, même malade.
Il reste des choses à dire, et il faut bien des murs
et du talent pour savoir se faire entendre.
C'est pourquoi, dans notre Salon de Théâtre
rénové, je vous propose une nouvelle saison,
pour le plaisir et la nécessité " politique
":
-de nous y retrouver, vous et nous;
-de provoquer, par exemple autour d'un verre offert à
l'issue des représentations, la réflexion,
la confrontation, le débat, l'échange (n'est-ce
pas cela aussi le lien social ?);
- de poursuivre cet échange auprès des élèves
mais surtout des professeurs, les mieux à mêmes
de faire comprendre le service (public) que nous rendons
vraiment, et qui n'est pas celui de préparer l'épreuve
de Français;
- de donner du divertissement s'il n'est pas diversion;
- de proposer enfin et surtout des textes. Oui des textes,
ceux-là dont la société du spectacle
pressentie par Guy Debord sait hélas si bien se passer.
Des textes forts, mais clairs. Des mots. Des mots porteurs
de sens ou de déraison, qu'importe, mais toujours
pour se faire une Raison : une denrée se raréfiant,
et si nécessaire à la démocratie.
Bref, au sens où penser et rire sont le propre de
l'homme, je veux, au Salon de théâtre, dans
les spectacles invités, comme dans " le Philosophe
et la Reine ", ma prochaine création, m'efforcer
de produire de l'humain, quelque démodé que
soit le mot, et parce que, susceptible de renverser le désordre
établi, il en est devenu subversif.
N'en déplaise au Prince à qui ne cessera de
revenir la noble charge d'ouvrir et de multiplier... les
rues menant au Théâtre.
JMC, août 1995
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