Une fois « Sire le Mot » (c’est la noble
expression de Gaston) embastillé, on allait donc
pouvoir donner la parole à l’Image (c’est
paraît-il cela, la démocratie). Comme devait
l’analyser pertinemment un directeur du Théâtre
au Ministère de la Culture, à l’insupportable
« assurance de l’esprit qui parle et qui comprend
», devait succéder « l’appel à
l’œil qui écoute » , avec son armée
nouvelle de « scénocrates ». Il fallut
donc renvoyer le spectateur « à l’école
» pour qu’il apprenne (n’en déplût
aux inévitables Lagarde et Michard de nos très
secondaires études), qu’un texte de théâtre
était « illisible »…
(Cela ne ferait-il pas un petit peu décousu, toutes
ces parenthèses ?)
Tout cela allait d’évidence, mais il n’était
pas superflu de le dire, et de le répéter.
Le théâtre n’aurait pas survécu
de n’être en quelque sorte que la simple traduction
d’un texte. Un texte ne dit pas tout. Tâchez
par exemple de jouer celui-ci, que vous êtes présentement
en train de lire ! La situation est simple : le personnage
est un directeur de théâtre qui rédige
son édito de début de saison, et c’est
ainsi que débute la pièce. Essayez donc de
savoir si son auteur, -votre personnage- est à cet
instant en colère, ironique, tendu, souriant, grave
? Suis-je seul ou entouré ? Dans ma chambre ou au
bord d’une piscine ? Me faites-vous taper sur le clavier
d’un ordinateur ou me voyez-vous un stylo plume à
la main ? Est-ce le jour ou la nuit ? Le texte, avec ou
sans didascalies, ne le dira pas. Motus !
La théâtralité, disait Roland Barthes,
c’est le théâtre moins le texte. Il n’y
aurait donc pas de théâtre, il faut bien le
reconnaître, s’il n’était pas théâtral,
et le texte ne l’est jamais. Le théâtre
n’est pas dans les mots : il est dans les silences
; c’est dans ce sens qu’une Compagnie, dit-on,
s’est appelée « La Virgule »…
Il fallait donc bien travailler au contexte, et laisser
à la littérature sur nos plateaux une place
plus modeste. Le théâtre entrait ainsi dans
une forme vivifiante de modernité.
Mais de là à
soupçonner tous les mots, et avec eux, la parole
discursive, l’intelligibilité, la production
de sens, pour être les vecteurs de je ne sais quel
conservatisme réactionnaire, non !… Si notre
siècle est certes entré à corps perdu
dans le culte de l’image gratuite, y trouvant peut-être
un apaisant antidote à la perte de sens et de valeurs
du monde, notre théâtre, s’il acceptait
de recourir aux mêmes facilités, n’exprimerait
ce monde qu’en tombant dans le plus rétrograde
des conformismes. Car finalement, un théâtre
d’images plus que de mots, de metteur en scène
plus que d’auteur, n’échappe à
la digestion bourgeoise dont parlait Baty que s’il
est porté par une parole, ou un canevas de texte,
et qu’il suscite un commentaire dans la conscience
du spectateur. Cela peut être le cas d’un spectacle
aussi totalement muet que « Le Regard du Sourd »
dont un « texte » sous-tend les images et participe
de leur création. Il y demeure encore quelque part
des « mots » qui font mouche et indisposent
le bourgeois de Gaston. Une Révolution pourrait-elle
d’ailleurs commencer autrement qu’à la
Lumière des mots ? « Faute à Voltaire,
faute à Rousseau », chante Gavroche, tombant
sur la barricade… Avec ou sans paroles une pièce
doit se faire entendre. Le théâtre ne doit
jamais cesser de « parler au public », dont
il oublie parfois qu’il a besoin.
Voulant, cette saison plus
encore que tout autre, vous « parler», je vous
la proposerai comme un seul texte, avec ses dix pièces
qui formant autant de paragraphes, signés par des
auteurs qui ne seront pas seulement vos contemporains par
le hasard de leurs dates de naissance. Si, étymologiquement,
un texte est bien ce qui est tissé, celui que je
vous invite à suivre, je vous le promets, va créer
des liens.
Car il n’est pas faux de dire que le théâtre
consolide le tissu social, même s’il ne peut
le faire que bien modestement. Encore faut-il qu’il
parle ou qu’il fasse parler. Sinon, pas d’échange,
pas de présence à l’autre. Dans représentation,
il y a cette présence qui ne peut s’inscrire
que durablement dans le corps de la société
. Inutile de redire l’aberration qui voudrait faire
du mot « intermittent » un synonyme d’artiste
! Le texte d’un comédien ne cesse pas de nous
parler une fois le rideau baissé, alors que dans
l’ombre, il se prépare déjà à
répéter le prochain… Si un statut social
particulier doit continuer à pallier les difficultés
inhérentes à l’ « intermittence
» de ses prestations, c’est bien qu’il
n’y a d’art et d’artiste que dans la permanence,
le lien, la texture.
Comme le tissu qui entrelace ses fibres, le théâtre
doit savoir tramer la sauvegarde d’un sens que menacent
tout autant l’obscure indicibilité des pures
sensations que la fragilité de la mémoire.
Il peut le faire en déchiffrant « les urgences
du temps présent qui remontent parfois à très
haut et à très loin » selon la formule
d’Abirached.
Nous tâcherons d’être à la hauteur
de cette exigence avec les dix spectacles d’une saison
qui se clôturera avec… « TEXTO »,
la double création de cette année. «
TEXTO », un diptyque de deux spectacles inspirés
de témoignages recueillis par la Compagnie, qui mettra
textuellement en scène, dans deux lieux de patrimoine,
- une ancienne piscine et la cour d’un cloître
-, la mémoire même des gens du textile.
Gaston devrait accepter la démarche. Cette saison
verra des auteurs mais pas d’autorité. Du texte,
et malgré tout… (voici arriver un mot de tisserand
: littéralement, sous la trame de la toile)…de
la subtilité.
Vous aurez donc toujours le dernier mot. |