Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
 
 
 
 

Abel et Bela de Robert Pinget suivi de
Situations critiques de Jean-Marc Chotteau


Mise en scène de Jean-Marc Chotteau


Avec Frédéric Barbe, Sylvie Baur, Estelle Boukni, Jean-Marc Chotteau, Jean-Claude Derruder et Eric Leblanc

 

 

  Premières répétitions à table de Situations critiques
 


Extraits


Extrait d'Abel et Bela

BELA : Nous devions faire du théâtre, pas du caf’conc’. (Un temps.) Cette présidente, quelle idée. Le théâtre ce n’est pas ça.
ABEL : Nous y voilà. (Un temps.) Il faut viser à l’essentiel. (Un temps.) Quelle st l’essence du théâtre ? (Un temps.) Un texte nourri de… de… l’universel. Le cœur humain, son tréfonds. Comment y atteindre ? Descendre en soi-même. (Un temps.) Je descends en moi-même et je trouve quoi ? (Un temps.) Peur de mourir. Regret du passé. Horreur du vulgaire. (Un temps.) Oui il faut renoncer à cette partouse. Faire du théâtre avec le tréfonds, pas avec le fondement. (Un temps.) Qu’est-ce que tu trouves, toi, en descendant ?
BELA : Sommeil.
ABEL : Plus profond.
BELA : Envie de dormir.


Extrait de Situations Critiques

FREDERIC : Mais vous l’avez vue la pièce ?
Un temps
GEORGES, éclatant : Non, je ne l’ai pas vue, je ne veux pas la voir, et ne la verrai jamais !
Un temps, très long.
J’estime qu’il est plus important d’avoir une opinion sur la pièce que d’avoir vu la pièce.
FREDERIC : Et votre opinion ?
GEORGES, après un temps : Il m’importe de démontrer que j’ai mieux compris que vous, et, je dois le dire, que l’auteur lui-même.
FREDERIC : Et qu’avez-vous compris ?
GEORGES : J’ai compris que cette pièce est en phase avec notre époque. La frime, le vide, le look, et un public qu’on brosse dans le sens du poil…
FREDERIC : Ah ? Vous trouvez vous ?
FABIENNE : Il a tout à fait raison. La pièce ne risque pas de faire sortir le public du sommeil qu’on lui impose à grandes doses de tranquillisants et de télévision !
GEORGES : Au fait, vous, je ne vois pas pourquoi cette pièce vous dérange autant !
FABIENNE : Elle me dérange parce qu’elle ne dérange personne !
GEORGES : Eh bien si : vous !
FREDERIC : Dans sa forme, elle est quelque part subversive, non ?
FABIENNE : Parce qu’une subversion subventionnée, c’est encore de la subversion ? Mais qu’est-ce que j’en ai à battre, de m’entendre dire « c’est difficile de créer, venez voir cher public le martyre de ma condition d’auteur » ? Hein ? Qu’est-ce qu’on en a à foutre ?
Pendant ce temps là il y a des usines qui ferment ! Eh bien, que les auteurs en mal d’inspiration aillent donc interviewer ces gens-là ! Ils ont peut-être des choses à dire, eux ?
GEORGES : Parce que vous croyez que des gens qu’on vient de licencier vont accepter de mettre 15 ou 20 euros pour venir voir leur malheur ?
FABIENNE : Je reconnais qu’ils ont tendance à rester scotchés devant leur téléréalité qui n’a d’ailleurs pas plus à voir avec la réalité que les people n’ont à voir avec les gens, les petites gens, le peuple. Cela vous fait peur le peuple ?
GEORGES : Je n’ai rien dit !
FREDERIC : Ça, c’est vrai !
FABIENNE : Mais vous comprenez ce que je vous dis ? Ce que j’attends du théâtre…
GEORGES : Ce que vous attendez du théâtre ? Qu’est-ce que vous voulez me faire dire ?
FABIENNE : … Du poignant, du vécu !
GEORGES : Mais c’est dans la pièce, ça ! Si je ne l’ai pas vue, je l’ai tout de même lue, je vous l’avais dit ! Apprise par cœur même! J’aurais tant aimé être acteur ! Citation : « du poignant, du vécu. » Et l’autre d’ajouter : « qui vous fende le cœur ».
FABIENNE : Oui c’est cela, de l’émotion ! Pas cette émotion galvaudée qu’on suscite en étalant ses déboires sentimentaux, ses performances au jogging, ou ses frasques sexuelles. De l’émotion ! Oui ! Mais en faisant parler les petites gens, celle dont la petite histoire rejoint l’universel ! L’universel ! Le théâtre est la quête de l’universel.


 
 
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