Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
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Le Jour où Descartes s'est enrhumé
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Lettre (ouverte) à Monsieur Honoré de Balzac

Par Jean-Marc Chotteau


 
 
 

Cher Honoré ,

Sans votre permission, je viens de mettre le dernier mot à une comédie dont j'ai abondamment puisé la matière première dans l'une de vos œuvres. Je vous devine inquiet : vous vous souvenez des « fours » cuisants que connurent vos rares tentatives d'écriture théâtrale…
Je vous rassure : votre théâtre (hormis peut-être " Le Faiseur "), est définitivement tombé dans l'oubli et bien téméraire serait celui qui tenterait de l'exhumer. Alors s'agirait-il de l'adaptation de vos célèbres romans ? Grandet, Goriot, Pons, Bette ?… Non plus ! Je vous accorde que toutes les tentatives d'adaptation de ces chefs-d’œuvre seraient autant de misérables trahisons.

L'œuvre que vous signâtes et dont je me suis largement inspiré n’est ni un roman, ni une pièce de théâtre. Vous avez hésité longuement avant de l'intégrer au vaste plan d'ensemble de votre " Comédie Humaine". Il s'agit en fait d'une de ces « études analytiques » emplies d’aphorismes et de principes d'allure scientifique que vos lecteurs aimaient à retrouver en feuilletons dans leurs journaux.
À l'étude que je vous ai empruntée, vous avez mis la première main en 1830 pour la terminer quinze ans plus tard. Gestation longue et laborieuse, peu propice, vous en serez d'accord, aux grandes créations littéraires. Votre éditeur, en 1845, vous contraignait, pour des raisons strictement pécuniaires ou commerciales, à achever votre ouvrage dans une hâte bien fâcheuse pour l'épanouissement de vos talents. Un de vos plus vibrants admirateurs, Pierre Citron, (« la Comédie Humaine », aux éditions du Seuil) ose même dire de ce livre qu'il est une « désolante facilité ».
Eh bien, cher Honoré, c'est ce livre-là dont je me suis permis de faire une comédie en deux actes : "Petites Misères de la Vie Conjugale ".

Je soupçonne, plus que votre inquiétude, votre étonnement. Vous vous demandez à juste raison quel intérêt ai-je pu trouver à ce livre mal ficelé ?
Le thème ? A vrai dire, non. Il ne m’intéresse que modérément. Certes, vos saynètes sont parfois d’une troublante actualité. Vous les dotez de temps à autre de vrais dialogues de théâtre, aux répliques cinglantes. Tout cela est souvent drôle, quelquefois grinçant. On a vu dans vos petites misères la préfiguration de ce roman de la médiocrité que Flaubert réussira avec « Bouvard et Pécuchet ». Il y a aussi du Feydeau en vous ! Mais le spectacle du mariage bourgeois a été suffisamment le sujet de nos productions boulevardières. Qui sait cependant si vous n’avez pas eu à la fois le mérite de l’inventer, et le tort de n’avoir pas pensé à exploiter cette veine prometteuse. Quoi qu’il en soit aujourd’hui, vous ne pouvez la renouveler.
Les personnages ? Adolphe et Caroline, vos deux héros, n’en sont pas vraiment : vous en faites ce que vous appelez des « types ». Types de « tous les époux ». Mais comment construire la nécessaire continuité dramatique des personnages de théâtre avec ces êtres changeants ? Caroline est en effet parisienne et provinciale, épanouie et maigre ; Adolphe est hommes d’affaires dans la première partie. Il débute dans la vie comme écrivain dans la seconde ! Quel régal pour les comédiens, me direz-vous, et c’est vrai, d’interpréter sous les mêmes enveloppes des « facettes » aussi opposées ! Mais quelle difficulté pour le dramaturge ! Caroline est une gourde puis un bas-bleu, cultivée et pédante. Au chapitre VII leur fils va rentrer au collège. Au Chapitre XVIII, il a cinq ans !
Le style ? Je ne me permettrai pas, cher Honoré, d’en juger, mais vos thuriféraires eux-mêmes l’écrivent : vos Petites Misères traînent en longueur et sentent en même temps le travail bâclé. Manifestement vous n’avez pas pris le temps de faire court. Jean-Louis Tritter, votre préfacier dans l’édition de « La Pléiade » note un certain nombre de facilités et vous corrige pour vos « références banales », vos « clichés usés », vos « associations incohérentes » (il est vrai que « steppes meublées d’orties » n’est pas du plus heureux !), vos « rapprochements baroques », vos « images forcées ». Rien que cela !
Eh bien malgré le thème usé, vos personnages sommaires et incohérents, et votre style qui sent parfois le pisse copie, je vais cependant soumettre vos « Petites Misères » (désormais les nôtres si vous le voulez bien !) à l’approbation du public. Folie ? Je ne le crois pas. Car bien que mineure, cette œuvre est passionnante.
Ce qui me passionne dans cette laborieuse « Etude analytique », c’est vous. Oui, cher Honoré, vous ! Vous qui intervenez sans cesse dans votre livre pour disséquer les comportements de vos héros comme un analyste de laboratoire et pratiquer, c’est le terme que vous employez, « l’autopsie » du mariage. S’il y a du Feydeau, du Guitry même, il y a aussi un peu de ce professeur Laborit à qui le cinéaste Resnais avait demandé d’analyser, à l’écran, les tourments des protagonistes de « Mon oncle d’Amérique », étude clinique des tourments de la conjugalité. Sans aucun doute, vous êtes dans votre livre un personnage. Je dis bien : un vrai personnage de théâtre. Et je résisterai pas, malgré vos deux cent livres, au plaisir de vous porter, vous même, à la scène.
Car vous êtes non seulement dans votre ouvrage l’auteur omniprésent de vos héros, vous en êtes aussi d’une certaine façon leur metteur en scène, leur indiquant tel ton, telle intention, telle attitude. Quand Adolphe dit « Ah ! », abasourdi par un argument de son épouse, vous le lui faites faire « du plus profond de sa caverne thoracique »… On croirait entendre un professeur d’art dramatique ! Quel directeur d’acteurs auriez-vous été !
C’est cette volonté d’emprise sur votre création qui fait de vous un personnage à part entière. On croit deviner vos angoisses de la page blanche, et les combats entre vous le démiurge et vos créatures, parfois indociles. Jusqu’à la révolte. Ou jusqu’à ce qu’ils vous abandonnent. Révolte ou abandons qui font que votre livre se termine, permettez-moi de le dire, cher Honoré, en queue de poisson. En tout cas pas avec le finale des opéras italiens que vous appeliez de vos vœux : « Félicita, Félicita ! »
Et savez-vous pourquoi vos personnages vous ont-ils ainsi abandonné ?

Je le sais, moi, et j’en fais, mille fois grâce à vous, le sujet de ma pièce qui aurait pu s’intituler « Les truffes du Périgord ». C’est vous même qui écrivez en effet (dans votre introduction à la « Physiologie du Mariage » ) : « Les ouvrages naissent dans la tête de leurs auteurs aussi mystérieusement que poussent les truffes au milieu des plaines du Périgord. » Eh bien, vous ne croyez pas si bien dire…
Car souvenez-vous de cette année 1845, où, sous l’injonction de votre éditeur, vous terminiez dans la précipitation mais sans enthousiasme les derniers feuillets des « Petites Misères »… Vous avez quarante-six ans. Vous êtes célibataire. Vous passez vos nuits à médire de l’amour et du mariage. En comptant vos lignes…

Il en est d’autres que vous ne comptez pas, c’est celles que vous destinez à la lointaine Ève, Évelyne Hanska, cette comtesse d’Ukraine qui vous manque tant. Relisez donc, cher Honoré, les lettres enflammées que vous lui envoyiez. Et particulièrement celles de ces années quarante, quarante-cinq. Je les ai lues. Vous y parlez « pur comme un enfant », de l’amour et …du mariage, avant lequel vous ne saurez trouver « le repos de l’esprit » et en dehors duquel vous ne pensez pas pouvoir faire une « œuvre littéraire » !
Peut-être, et je le crois comme l’un de vos personnages, vous êtes-vous « vengé bien durement de ne pouvoir écrire l’histoire de ménages heureux »…

Comment naissent les truffes du Périgord ? Je ne le sais pas encore très bien. Vous qui prétendiez dans la Préface de votre « Comédie Humaine » étudier la Société comme un zoologue les animaux, il ne vous a pas échappé que l’homme est le seul animal à se marier. De vous avoir lu, je suis aujourd’hui convaincu qu’il est aussi le seul … à imaginer des histoires. A les raconter. A singer le monde. Peut-être avant de le refaire ?

Dans l’attente du plaisir de vous relire, et avec mon infinie reconnaissance, permettez-moi d’apposer sous votre illustre nom, Balzac, mon humble signature.

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