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Cher Honoré
,
Sans votre permission,
je viens de mettre le dernier mot à une
comédie dont j'ai abondamment puisé
la matière première dans l'une
de vos œuvres. Je vous devine inquiet :
vous vous souvenez des « fours »
cuisants que connurent vos rares tentatives
d'écriture théâtrale…
Je vous rassure : votre théâtre
(hormis peut-être " Le Faiseur "),
est définitivement tombé dans
l'oubli et bien téméraire serait
celui qui tenterait de l'exhumer. Alors s'agirait-il
de l'adaptation de vos célèbres
romans ? Grandet, Goriot, Pons, Bette ?…
Non plus ! Je vous accorde que toutes les tentatives
d'adaptation de ces chefs-d’œuvre
seraient autant de misérables trahisons.
L'œuvre que
vous signâtes et dont je me suis largement
inspiré n’est ni un roman, ni une
pièce de théâtre. Vous avez
hésité longuement avant de l'intégrer
au vaste plan d'ensemble de votre " Comédie
Humaine". Il s'agit en fait d'une de ces
« études analytiques » emplies
d’aphorismes et de principes d'allure
scientifique que vos lecteurs aimaient à
retrouver en feuilletons dans leurs journaux.
À l'étude que je vous ai empruntée,
vous avez mis la première main en 1830
pour la terminer quinze ans plus tard. Gestation
longue et laborieuse, peu propice, vous en serez
d'accord, aux grandes créations littéraires.
Votre éditeur, en 1845, vous contraignait,
pour des raisons strictement pécuniaires
ou commerciales, à achever votre ouvrage
dans une hâte bien fâcheuse pour
l'épanouissement de vos talents. Un de
vos plus vibrants admirateurs, Pierre Citron,
(« la Comédie Humaine »,
aux éditions du Seuil) ose même
dire de ce livre qu'il est une « désolante
facilité ».
Eh bien, cher Honoré, c'est ce livre-là
dont je me suis permis de faire une comédie
en deux actes : "Petites Misères
de la Vie Conjugale ".
Je soupçonne,
plus que votre inquiétude, votre étonnement.
Vous vous demandez à juste raison quel
intérêt ai-je pu trouver à
ce livre mal ficelé ?
Le thème ? A vrai dire, non. Il ne m’intéresse
que modérément. Certes, vos saynètes
sont parfois d’une troublante actualité.
Vous les dotez de temps à autre de vrais
dialogues de théâtre, aux répliques
cinglantes. Tout cela est souvent drôle,
quelquefois grinçant. On a vu dans vos
petites misères la préfiguration
de ce roman de la médiocrité que
Flaubert réussira avec « Bouvard
et Pécuchet ». Il y a aussi du
Feydeau en vous ! Mais le spectacle du mariage
bourgeois a été suffisamment le
sujet de nos productions boulevardières.
Qui sait cependant si vous n’avez pas
eu à la fois le mérite de l’inventer,
et le tort de n’avoir pas pensé
à exploiter cette veine prometteuse.
Quoi qu’il en soit aujourd’hui,
vous ne pouvez la renouveler.
Les personnages ? Adolphe et Caroline, vos deux
héros, n’en sont pas vraiment :
vous en faites ce que vous appelez des «
types ». Types de « tous les époux
». Mais comment construire la nécessaire
continuité dramatique des personnages
de théâtre avec ces êtres
changeants ? Caroline est en effet parisienne
et provinciale, épanouie et maigre ;
Adolphe est hommes d’affaires dans la
première partie. Il débute dans
la vie comme écrivain dans la seconde
! Quel régal pour les comédiens,
me direz-vous, et c’est vrai, d’interpréter
sous les mêmes enveloppes des «
facettes » aussi opposées ! Mais
quelle difficulté pour le dramaturge
! Caroline est une gourde puis un bas-bleu,
cultivée et pédante. Au chapitre
VII leur fils va rentrer au collège.
Au Chapitre XVIII, il a cinq ans !
Le style ? Je ne me permettrai pas, cher Honoré,
d’en juger, mais vos thuriféraires
eux-mêmes l’écrivent : vos
Petites Misères traînent en longueur
et sentent en même temps le travail bâclé.
Manifestement vous n’avez pas pris le
temps de faire court. Jean-Louis Tritter, votre
préfacier dans l’édition
de « La Pléiade » note un
certain nombre de facilités et vous corrige
pour vos « références banales
», vos « clichés usés
», vos « associations incohérentes
» (il est vrai que « steppes meublées
d’orties » n’est pas du plus
heureux !), vos « rapprochements baroques
», vos « images forcées ».
Rien que cela !
Eh bien malgré le thème usé,
vos personnages sommaires et incohérents,
et votre style qui sent parfois le pisse copie,
je vais cependant soumettre vos « Petites
Misères » (désormais les
nôtres si vous le voulez bien !) à
l’approbation du public. Folie ? Je ne
le crois pas. Car bien que mineure, cette œuvre
est passionnante.
Ce qui me passionne dans cette laborieuse «
Etude analytique », c’est vous.
Oui, cher Honoré, vous ! Vous qui intervenez
sans cesse dans votre livre pour disséquer
les comportements de vos héros comme
un analyste de laboratoire et pratiquer, c’est
le terme que vous employez, « l’autopsie
» du mariage. S’il y a du Feydeau,
du Guitry même, il y a aussi un peu de
ce professeur Laborit à qui le cinéaste
Resnais avait demandé d’analyser,
à l’écran, les tourments
des protagonistes de « Mon oncle d’Amérique
», étude clinique des tourments
de la conjugalité. Sans aucun doute,
vous êtes dans votre livre un personnage.
Je dis bien : un vrai personnage de théâtre.
Et je résisterai pas, malgré vos
deux cent livres, au plaisir de vous porter,
vous même, à la scène.
Car vous êtes non seulement dans votre
ouvrage l’auteur omniprésent de
vos héros, vous en êtes aussi d’une
certaine façon leur metteur en scène,
leur indiquant tel ton, telle intention, telle
attitude. Quand Adolphe dit « Ah ! »,
abasourdi par un argument de son épouse,
vous le lui faites faire « du plus profond
de sa caverne thoracique »… On croirait
entendre un professeur d’art dramatique
! Quel directeur d’acteurs auriez-vous
été !
C’est cette volonté d’emprise
sur votre création qui fait de vous un
personnage à part entière. On
croit deviner vos angoisses de la page blanche,
et les combats entre vous le démiurge
et vos créatures, parfois indociles.
Jusqu’à la révolte. Ou jusqu’à
ce qu’ils vous abandonnent. Révolte
ou abandons qui font que votre livre se termine,
permettez-moi de le dire, cher Honoré,
en queue de poisson. En tout cas pas avec le
finale des opéras italiens que vous appeliez
de vos vœux : « Félicita,
Félicita ! »
Et savez-vous pourquoi vos personnages vous
ont-ils ainsi abandonné ?
Je le sais, moi,
et j’en fais, mille fois grâce à
vous, le sujet de ma pièce qui aurait
pu s’intituler « Les truffes du
Périgord ». C’est vous même
qui écrivez en effet (dans votre introduction
à la « Physiologie du Mariage »
) : « Les ouvrages naissent dans la tête
de leurs auteurs aussi mystérieusement
que poussent les truffes au milieu des plaines
du Périgord. » Eh bien, vous ne
croyez pas si bien dire…
Car souvenez-vous de cette année 1845,
où, sous l’injonction de votre
éditeur, vous terminiez dans la précipitation
mais sans enthousiasme les derniers feuillets
des « Petites Misères »…
Vous avez quarante-six ans. Vous êtes
célibataire. Vous passez vos nuits à
médire de l’amour et du mariage.
En comptant vos lignes…
Il en est d’autres
que vous ne comptez pas, c’est celles
que vous destinez à la lointaine Ève,
Évelyne Hanska, cette comtesse d’Ukraine
qui vous manque tant. Relisez donc, cher Honoré,
les lettres enflammées que vous lui envoyiez.
Et particulièrement celles de ces années
quarante, quarante-cinq. Je les ai lues. Vous
y parlez « pur comme un enfant »,
de l’amour et …du mariage, avant
lequel vous ne saurez trouver « le repos
de l’esprit » et en dehors duquel
vous ne pensez pas pouvoir faire une «
œuvre littéraire » !
Peut-être, et je le crois comme l’un
de vos personnages, vous êtes-vous «
vengé bien durement de ne pouvoir écrire
l’histoire de ménages heureux »…
Comment naissent
les truffes du Périgord ? Je ne le sais
pas encore très bien. Vous qui prétendiez
dans la Préface de votre « Comédie
Humaine » étudier la Société
comme un zoologue les animaux, il ne vous a
pas échappé que l’homme
est le seul animal à se marier. De vous
avoir lu, je suis aujourd’hui convaincu
qu’il est aussi le seul … à
imaginer des histoires. A les raconter. A singer
le monde. Peut-être avant de le refaire
?
Dans l’attente
du plaisir de vous relire, et avec mon infinie
reconnaissance, permettez-moi d’apposer
sous votre illustre nom, Balzac, mon humble
signature.
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