Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
Abel et Bela / Situations critiques
Comma
L'Autobus n'est juste à l'heure...
Jouer comme nous
L'Annonce à Guevara
Effets de nuit
Prises de becs
L'Eloge de la folie
La Comédie du paradoxe
Le Bain des pinsons
L'Endroit du théâtre
L'Eloge de la paresse
La Vie à un fil
L'Esthétocrate
Petites misères de la vie conjugale
Le Jour où Descartes s'est enrhumé
Bouvard et Pécuchet
 
 
 
 

L'Annonce à Guevara

De Michel Franceus

Mise en scène Eric Leblanc

Avec Alan Le Rouzic Monot et Valérie Sarramona

 

 

 
 
Extrait 1 (début)

Guevara : Bon. Qu’est-ce qui t’amène ?...

Lisa : J’ai vu de la lumière et je me suis dit… (Elle abandonne l’ironie et sur un autre ton) : Non, c’est la solidarité… Un collègue de Radio Progreso a été suspendu pour avoir ironisé sur les pénuries et le ravitaillement désordonné.

Guevara : Et alors ? Tu ne trouves pas ça normal ? Voilà des années que nous suons sang et eau pour rendre non seulement la vie possible mais meilleure. Nos ouvriers, nos volontaires, nos consortiums, nos administrateurs, tout ce qui reste d’huile de coude dans ce pays se crève à la tâche et des intellectuels, journalistes de surcroît, ironisent…

Lisa : Ce n’est peut-être pas le bon mot. Il a juste dit qu’un Cubain serait le prochain champion du monde du brossage rapide des dents tellement notre pâte dentifrice durcit dans les trois secondes de la sortie du tube.

Guevara : Voilà bien des conneries d’intellectuel ramolli. La révolution n’a que faire de ce type de rabat-joie. Qu’il se lave les yeux avec son dentifrice rêche, il verra peut-être plus clair !

Lisa (toujours calme) : C’est un journaliste avisé, l’un des plus honnêtes. Il vous a toujours suivi de près. Il a livré une analyse des plus fouillées de la planification et du redéploiement industriel. Il compte parmi vos premiers défenseurs.

Guevara : Il ne s’agit pas de moi mais de ce que nous voulons pour ce pays. Depuis le 18 octobre 1960 et l’embargo yankee, nous avons lancé une révolution industrielle plus importante que celle menée par les armes dans la Sierra Maestra. La réforme agraire, les nationalisations, la diversification industrielle, les consolidados, tout ça, nous l’avons fait, non ? Pourquoi est-ce toujours aux intellectuels que je dois le rappeler ?

 
Extrait 2 (Le Che et Castro)
Lisa (tranchante) : On dit, Comandante, que vous vous êtes engueulé avec Fidel ?

Guevara : … Oui et non… ça fait quelques années que nous nous frottons régulièrement… mais je le comprends : lui, il dirige le pays. Moi, ce pays, je le sers. C’est complètement différent. Je l’ai dit et martelé à Alger. Ben Bella, d’ailleurs, est d’accord avec moi. Les Soviétiques nous font des enfants dans le dos. (Il s’échauffe). Ils facturent au gros prix leur aide médicale à l’Algérie. Nous, nous l’offrons. Ils nous écrasent en proclamant partout une hérésie capitaliste, cette merde de loi de la valeur. Quel sens a-t-elle dans des pays socialistes ? Si on l’admet, elle signe la fin de la planification puisqu’on délaissera les secteurs lourds, difficiles, en faveur des plus rentables. Les Russes ont de l’argent, ils sont puissants, qu’ils paient, carajo, en aide aux pays socialistes moins nantis. Alors, ils seront dans la ligne de San Carlos qu’ils disent vénérer… (Il est près de s’étouffer).

Lisa : Calmez-vous, Comandante… C’est tout ça que vous avez dit à Alger ?

Guevara : Oui, en plus détaillé, avec une tonne de rage !

Lisa : Je ne suis pas étonnée que Fidel ait été fâché… Il doit ménager les Soviétiques, lui….

Guevara : Ménager, ménager. Ils nous ont ménagés eux ?… Au premier pavillon Yankee, ils ont retiré leurs fusées, sans nous demander notre avis, et aujourd’hui, ils nous saignent pour l’aide industrielle qu’ils nous apportent, sans parler de toutes leurs poquerias… Tout bien compté, ils deviennent alliés objectifs du capitalisme… Non, ce n’est plus possible…

 
Extrait 3 (Le Che, la Révolution, et les femmes)
Guevara : Il ne faut pas croire en l’amour des révolutionnaires en-dehors du moment où ils le donnent… Leur amour, c’est l’humanité, la justice…

Lisa : C’est bien ce que j’ai compris. Mais quand on est seule sous la couverture, ça ne remplit pas les draps. Les hommes sont plus capables de faire la coupure. Nous, nous restons avec la mélancolie dans la bouche et nous disons mañana, peut-être… C’est pour ça que les femmes sont moins révolutionnaires.

Guevara : Elles ne sont pas moins révolutionnaires mais plus soumises à l’histoire des sexes, au rôle social qui leur est dévolu depuis toujours dans les sociétés traditionnelles. Mais l’homme nouveau entraîne une femme nouvelle… (Il reprend son Maté)

Lisa : Sans doute, mais elle continuera de mettre les enfants au monde… rien que ça, c’est une différence totale…

Guevara : J’ai vu en Tchécoslovaquie la façon dont on organise la vie des femmes : crèches, jardins d’enfants, accueils après l’école, tout ça dans les entreprises. L’habitat lui-même est conçu pour une prise en charge collective des enfants. La nation entière assume la naissance et l’enfance…

Lisa : Peut-être… Je n’y suis jamais allée. J’imagine mal la même chose ici, dans nos pays latins… nous sommes trop différents, trop indépendants, trop convaincus que notre enfant n’est pas un autre…

Guevara : L’Etat saura montrer que la discipline et le souci d’un développement généralisé sont indispensables à la collectivité. Les états d’âme, les réactions de bourgeois apeuré, les protections douillettes n’ont plus leur place…

Lisa (Regardant la photo de Danilo) : Pour une mère, son enfant, c’est sa chair, son image et son cœur ! Tout ça, on ne le standardisera jamais.

Guevara : Bien sûr, mais le citoyen doit, dès sa naissance, pouvoir compter sur l’Etat et profiter de toutes les structures que cet Etat lui offre.

 
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