Centre Transfrontalier de Création Théâtrale Tourcoing/Mouscron, dir. Jean-Marc Chotteau
     
 
 
 
 
Abel et Bela / Situations critiques
Comma
L'Autobus n'est juste à l'heure...
Jouer comme nous
L'Annonce à Guevara
Effets de nuit
Prises de becs
L'Eloge de la folie
La Comédie du paradoxe
Le Bain des pinsons
L'Endroit du théâtre
L'Eloge de la paresse
La Vie à un fil
L'Esthétocrate
Petites misères de la vie conjugale
Le Jour où Descartes s'est enrhumé
Bouvard et Pécuchet
 
 
 
 

Quelques extraits du texte de Pierre Louki

Une ré-création mise en scène par Jean-Marc Chotteau
Avec Jean-Marc Chotteau et Dominique Thomas
Assistanat à la mise en scène David Lacomblez et Marie-Hélène Sarrazin

[Durée de la pièce : 1h20]

 
 

Extrait 1
L’autre : Mais que faites-vous ?
L’un : J’amorce. C’est aujourd’hui jeudi. Tous les jeudis, j’amorce pour la pêche du vendredi.
L’autre : Pour la pêche ? Comment pouvez-vous envisager de prendre du poisson ?
L’un : Je n’envisage rien. Vous dites qu’il n’y a pas de poisson mais je n’ai pas non plus de canne à pêche. Qu’il y en ait ou non devient secondaire.
L’autre : Alors vous ne pêchez pas ?
L’un : Un peu de logique. Si je ne pêchais pas, me donnerais-je la peine d’amorcer ? Ce serait vraiment invraisemblable ! Le blé coûte cher et je n’ai pas d’argent à perdre. Evidemment je refuserais cette détente dans une rue où passeraient les autobus. Où est le poisson ne doit pas être l’autobus. Qu’un jour un autobus se hasarde sur une rivière, il coule ! Il n’y retournera pas deux fois ! A chacun son domaine… Mais peut-être aimeriez-vous participer ? (Lui tendant une poignée de blé :) je n’ai pas l’exclusivité de la concession. Alors ? A vous ?
L’autre : Je n’ose pas. Nous nous connaissons à peine !
L’un : Je vous en prie. Pas de gamineries ! Nous sommes entre hommes !
L’autre : C’est que je n’ai nulle expérience…
L’un : Votre geste n’en sera que plus spontané. Un peu de naturel que diable ! Pourquoi être toujours influencé ? Ecole de ceci ! Ecole de cela ! Et les peintres naïfs, qu’en faites-vous ? Soyez un amorceur naïf, tout simplement ! Comme vous sentez. Et moquez vous de ce qui se dit dans les académies !
L’autre : Je suis ému. Je n’aurais jamais pensé, ce matin… (Il jette timidement une poignée.)
L’un : Eh bien voilà, ça y est ! Le premier geste est fait. Et vous ne manquez pas d’allure, croyez moi.
L’autre : Vous me flattez.
L’un : Mais non, mais non… Peut-être pourriez-vous jeter un peu plus au large ? Il faut tenir compte des courants. Voilà ! N’est-ce pas que c’est agréable ? Vous y prenez du plaisir, pas de doute.
L’autre : Décidément on va chercher bien loin des émotions coûteuses alors qu’on a le bonheur à portée de la main.
L’un : Et vous pouvez même y mettre un peu de poésie. Tenez, par exemple, (en jetant grain à grain :) je jette un peu, beaucoup, à la folie…
L’autre : Mon Dieu, comment peut-on passer à côté de telles émotions sans même les soupçonner ?
L’un : N’est-ce pas plus sain pour le corps et pour l’âme que de s’empiler pêle-mêle dans un autobus imbécile qui refuse toute ligne de conduite autre que la sienne ?… Vous pouvez également, si vous permettez, saisir le blé comme autant de grains de chapelet en énumérant pieusement les prénoms des Saintes ou de vos maîtresses. Ce sont souvent les mêmes, c’est très curieux… Voilà un côté de la pêche que vous ne soupçonniez pas. Avouez que le poisson est tout à fait secondaire !
L’autre : Ah ! Je suis heureux, heureux !…
Les textes de Louki chantent… Ils ont des formes vocales, créées par la musique et les rythmes internes, que les interprètes doivent respecter. C’est une écriture essentiellement musicale.
« Il m’est plus facile d’écrire en vers qu’en prose. Cela vient sans doute de mon écriture des chansons où le rythme est un élément essentiel… C’est un besoin inné chez moi que je ne saurais expliquer : il faut que ça chante. » Pierre Louki

Extrait 2
L’autre, pour dire quelque chose : Le ciel est bleu.
L’un : Oui, bleu.
L’autre : Le bleu est agréable.
L’un : Un peu salissant.
L’autre : C’est le revers de la médaille.
L’un : Vous savez, la médaille est rarement plus sale à l’envers qu’à l’endroit… Pour en revenir au ciel, ce que je lui reproche c’est d’être si haut. Pour le contempler vraiment, il nous faut tirer la tête en arrière, reculer les épaules. C’est très inconfortable. L’homme n’a pas été conçu pour regarder le ciel. C’est le ciel qui regarde l’homme.
L’autre : Et vous pensez qu’il voit tout le monde ?
L’un : J’en doute. Mais peut-on lui en vouloir ? L’homme se cache du ciel. La preuve : la seule surface d’une habitation qui soit parfaitement close c’est le toit. Exception faite de la cheminée par laquelle l’homme envoie au ciel toutes ses vacheries. Ajoutez à cela les gaz d’échappement etc. et, de temps en temps, une fusée. Et allez donc, un suppositoire ! Je sais bien que le grenier est immense mais une merde dans un grenier, si minuscule soit-elle, ne sent toujours que la merde.
L’autre : Vous pensez que le ciel nous voit tels que nous sommes là ?
L’un : Ça me paraît logique. Nous sommes à découvert. Nous ne trichons pas, nous. (Silence.) Il devrait être là depuis un bon quart d’heure.
L’autre : Qui ?
L’un : L’autobus.
L’autre : Vous savez bien qu’il ne passe pas.
L’un : S’il passait, il aurait un quart d’heure de retard.
L’autre : Peut-être le suivant serait-il en avance.
L’un : Ici, au moins, nous ne souffrons ni de retard ni d’avance.
L’autre : En sommes somme l’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas.
L’un : Répétez voir !
L’autre: L’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas.
L’un, émerveillé : Chaque individu a, au moins une fois dans sa vie, une inspiration de génie. Bravo ! « L’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas ! » Tous les usagers souhaitent que l’autobus soit juste à l’heure. Il devra donc rester au garage. En conséquence de quoi les gens resteront chez eux et l’harmonie sera parfaite.
L’autre après avoir réfléchi : Dites-moi, je ne voudrais pas vous désobliger mais, si les autobus disparaissaient, nous, nous qui avons trouvé là un job pour tout dire passionnant, que deviendrions-nous ?
L’un : Nous nous étiolerons. Comme une salade privée de limaces.

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