Extrait
1
L’autre : Mais que faites-vous ?
L’un : J’amorce. C’est aujourd’hui
jeudi. Tous les jeudis, j’amorce pour
la pêche du vendredi.
L’autre : Pour la pêche ? Comment
pouvez-vous envisager de prendre du poisson
?
L’un : Je n’envisage rien. Vous
dites qu’il n’y a pas de poisson
mais je n’ai pas non plus de canne à
pêche. Qu’il y en ait ou non devient
secondaire.
L’autre : Alors vous ne pêchez pas
?
L’un : Un peu de logique. Si je ne pêchais
pas, me donnerais-je la peine d’amorcer
? Ce serait vraiment invraisemblable ! Le blé
coûte cher et je n’ai pas d’argent
à perdre. Evidemment je refuserais cette
détente dans une rue où passeraient
les autobus. Où est le poisson ne doit
pas être l’autobus. Qu’un
jour un autobus se hasarde sur une rivière,
il coule ! Il n’y retournera pas deux
fois ! A chacun son domaine… Mais peut-être
aimeriez-vous participer ? (Lui tendant une
poignée de blé :) je n’ai
pas l’exclusivité de la concession.
Alors ? A vous ?
L’autre : Je n’ose pas. Nous nous
connaissons à peine !
L’un : Je vous en prie. Pas de gamineries
! Nous sommes entre hommes !
L’autre : C’est que je n’ai
nulle expérience…
L’un : Votre geste n’en sera que
plus spontané. Un peu de naturel que
diable ! Pourquoi être toujours influencé
? Ecole de ceci ! Ecole de cela ! Et les peintres
naïfs, qu’en faites-vous ? Soyez
un amorceur naïf, tout simplement ! Comme
vous sentez. Et moquez vous de ce qui se dit
dans les académies !
L’autre : Je suis ému. Je n’aurais
jamais pensé, ce matin… (Il jette
timidement une poignée.)
L’un : Eh bien voilà, ça
y est ! Le premier geste est fait. Et vous ne
manquez pas d’allure, croyez moi.
L’autre : Vous me flattez.
L’un : Mais non, mais non… Peut-être
pourriez-vous jeter un peu plus au large ? Il
faut tenir compte des courants. Voilà
! N’est-ce pas que c’est agréable
? Vous y prenez du plaisir, pas de doute.
L’autre : Décidément on
va chercher bien loin des émotions coûteuses
alors qu’on a le bonheur à portée
de la main.
L’un : Et vous pouvez même y mettre
un peu de poésie. Tenez, par exemple,
(en jetant grain à grain :) je jette
un peu, beaucoup, à la folie…
L’autre : Mon Dieu, comment peut-on passer
à côté de telles émotions
sans même les soupçonner ?
L’un : N’est-ce pas plus sain pour
le corps et pour l’âme que de s’empiler
pêle-mêle dans un autobus imbécile
qui refuse toute ligne de conduite autre que
la sienne ?… Vous pouvez également,
si vous permettez, saisir le blé comme
autant de grains de chapelet en énumérant
pieusement les prénoms des Saintes ou
de vos maîtresses. Ce sont souvent les
mêmes, c’est très curieux…
Voilà un côté de la pêche
que vous ne soupçonniez pas. Avouez que
le poisson est tout à fait secondaire
!
L’autre : Ah ! Je suis heureux, heureux
!…
Les textes de Louki chantent… Ils ont
des formes vocales, créées par
la musique et les rythmes internes, que les
interprètes doivent respecter. C’est
une écriture essentiellement musicale.
« Il m’est plus facile d’écrire
en vers qu’en prose. Cela vient sans doute
de mon écriture des chansons où
le rythme est un élément essentiel…
C’est un besoin inné chez moi que
je ne saurais expliquer : il faut que ça
chante. » Pierre Louki
Extrait
2
L’autre, pour dire quelque chose : Le
ciel est bleu.
L’un : Oui, bleu.
L’autre : Le bleu est agréable.
L’un : Un peu salissant.
L’autre : C’est le revers de la
médaille.
L’un : Vous savez, la médaille
est rarement plus sale à l’envers
qu’à l’endroit… Pour
en revenir au ciel, ce que je lui reproche c’est
d’être si haut. Pour le contempler
vraiment, il nous faut tirer la tête en
arrière, reculer les épaules.
C’est très inconfortable. L’homme
n’a pas été conçu
pour regarder le ciel. C’est le ciel qui
regarde l’homme.
L’autre : Et vous pensez qu’il voit
tout le monde ?
L’un : J’en doute. Mais peut-on
lui en vouloir ? L’homme se cache du ciel.
La preuve : la seule surface d’une habitation
qui soit parfaitement close c’est le toit.
Exception faite de la cheminée par laquelle
l’homme envoie au ciel toutes ses vacheries.
Ajoutez à cela les gaz d’échappement
etc. et, de temps en temps, une fusée.
Et allez donc, un suppositoire ! Je sais bien
que le grenier est immense mais une merde dans
un grenier, si minuscule soit-elle, ne sent
toujours que la merde.
L’autre : Vous pensez que le ciel nous
voit tels que nous sommes là ?
L’un : Ça me paraît logique.
Nous sommes à découvert. Nous
ne trichons pas, nous. (Silence.) Il devrait
être là depuis un bon quart d’heure.
L’autre : Qui ?
L’un : L’autobus.
L’autre : Vous savez bien qu’il
ne passe pas.
L’un : S’il passait, il aurait un
quart d’heure de retard.
L’autre : Peut-être le suivant serait-il
en avance.
L’un : Ici, au moins, nous ne souffrons
ni de retard ni d’avance.
L’autre : En sommes somme l’autobus
n’est juste à l’heure que
quand il ne passe pas.
L’un : Répétez voir !
L’autre: L’autobus n’est juste
à l’heure que quand il ne passe
pas.
L’un, émerveillé : Chaque
individu a, au moins une fois dans sa vie, une
inspiration de génie. Bravo ! «
L’autobus n’est juste à l’heure
que quand il ne passe pas ! » Tous les
usagers souhaitent que l’autobus soit
juste à l’heure. Il devra donc
rester au garage. En conséquence de quoi
les gens resteront chez eux et l’harmonie
sera parfaite.
L’autre après avoir réfléchi
: Dites-moi, je ne voudrais pas vous désobliger
mais, si les autobus disparaissaient, nous,
nous qui avons trouvé là un job
pour tout dire passionnant, que deviendrions-nous
?
L’un : Nous nous étiolerons. Comme
une salade privée de limaces.
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