Extraits
Extrait d’Abel
et Bela
BELA : Nous devions
faire du théâtre, pas du caf’conc’.
(Un temps.) Cette présidente, quelle
idée. Le théâtre ce n’est
pas ça.
ABEL : Nous y voilà. (Un temps.) Il
faut viser à l’essentiel. (Un
temps.) Quelle st l’essence du théâtre
? (Un temps.) Un texte nourri de… de…
l’universel. Le cœur humain, son
tréfonds. Comment y atteindre ? Descendre
en soi-même. (Un temps.) Je descends
en moi-même et je trouve quoi ? (Un
temps.) Peur de mourir. Regret du passé.
Horreur du vulgaire. (Un temps.) Oui il faut
renoncer à cette partouse. Faire du
théâtre avec le tréfonds,
pas avec le fondement. (Un temps.) Qu’est-ce
que tu trouves, toi, en descendant ?
BELA : Sommeil.
ABEL : Plus profond.
BELA : Envie de dormir.
Extrait de
Situations Critiques
FREDERIC
: Mais vous l’avez vue la pièce
?
Un temps
GEORGES, éclatant : Non, je ne l’ai
pas vue, je ne veux pas la voir, et ne la
verrai jamais !
Un temps, très long.
J’estime qu’il est plus important
d’avoir une opinion sur la pièce
que d’avoir vu la pièce.
FREDERIC : Et votre opinion ?
GEORGES, après un temps : Il m’importe
de démontrer que j’ai mieux compris
que vous, et, je dois le dire, que l’auteur
lui-même.
FREDERIC : Et qu’avez-vous compris ?
GEORGES : J’ai compris que cette pièce
est en phase avec notre époque. La
frime, le vide, le look, et un public qu’on
brosse dans le sens du poil…
FREDERIC : Ah ? Vous trouvez vous ?
FABIENNE : Il a tout à fait raison.
La pièce ne risque pas de faire sortir
le public du sommeil qu’on lui impose
à grandes doses de tranquillisants
et de télévision !
GEORGES : Au fait, vous, je ne vois pas pourquoi
cette pièce vous dérange autant
!
FABIENNE : Elle me dérange parce qu’elle
ne dérange personne !
GEORGES : Eh bien si : vous !
FREDERIC : Dans sa forme, elle est quelque
part subversive, non ?
FABIENNE : Parce qu’une subversion subventionnée,
c’est encore de la subversion ? Mais
qu’est-ce que j’en ai à
battre, de m’entendre dire « c’est
difficile de créer, venez voir cher
public le martyre de ma condition d’auteur
» ? Hein ? Qu’est-ce qu’on
en a à foutre ?
Pendant ce temps là il y a des usines
qui ferment ! Eh bien, que les auteurs en
mal d’inspiration aillent donc interviewer
ces gens-là ! Ils ont peut-être
des choses à dire, eux ?
GEORGES : Parce que vous croyez que des gens
qu’on vient de licencier vont accepter
de mettre 15 ou 20 euros pour venir voir leur
malheur ?
FABIENNE : Je reconnais qu’ils ont tendance
à rester scotchés devant leur
téléréalité qui
n’a d’ailleurs pas plus à
voir avec la réalité que les
people n’ont à voir avec les
gens, les petites gens, le peuple. Cela vous
fait peur le peuple ?
GEORGES : Je n’ai rien dit !
FREDERIC : Ça, c’est vrai !
FABIENNE : Mais vous comprenez ce que je vous
dis ? Ce que j’attends du théâtre…
GEORGES : Ce que vous attendez du théâtre
? Qu’est-ce que vous voulez me faire
dire ?
FABIENNE : … Du poignant, du vécu
!
GEORGES : Mais c’est dans la pièce,
ça ! Si je ne l’ai pas vue, je
l’ai tout de même lue, je vous
l’avais dit ! Apprise par cœur
même! J’aurais tant aimé
être acteur ! Citation : « du
poignant, du vécu. » Et l’autre
d’ajouter : « qui vous fende le
cœur ».
FABIENNE : Oui c’est cela, de l’émotion
! Pas cette émotion galvaudée
qu’on suscite en étalant ses
déboires sentimentaux, ses performances
au jogging, ou ses frasques sexuelles. De
l’émotion ! Oui ! Mais en faisant
parler les petites gens, celle dont la petite
histoire rejoint l’universel ! L’universel
! Le théâtre est la quête
de l’universel.
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