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ÉDITO


L’accessoire et l’essentiel


> Retour aux autres spectacles de la saison


 

Je suis sûr qu’il vous arrive souvent, à vous comme à moi, jetant un regard sur vos années passées, de considérer avec une nostalgie mêlée de soulagement tout ce - ou tous ceux - que vous avez pu ou dû abandonner en cours de route. C’est alors que surgissent pêle-mêle des greniers de votre mémoire vos premiers poèmes, un minitel, un cheval à bascule, un livre de comptes, un copain à la mauvaise haleine, une copine au parfum Dior pire encore, votre carte du parti, une machine à couper les frites, un mange-disque, vos bulletins scolaires et l’espérance dans le salut de votre âme...

Ces objets, ces idées, ou ces êtres remisés dans un semi oubli, est- on jamais sûr qu’ils ne pourront plus servir ? On ne sait jamais : entre la casse et les projecteurs, on n’est jamais relégué définitivement au « magasin des accessoires »...

L’expression elle-même y est entrée, au magasin des accessoires ; elle est tombée en désuétude, et il est probable que ceux qui l’utilisent encore n’en connaissent pas forcément l’origine. C’est du théâtre qu’elle nous vient et le « magasin » qui jouxte, ou jouxtait, la scène de nos grands théâtres n’a rien à voir avec le commerce, ses vitrines et la consommation : c’est l’endroit où, quand ils ne jouent pas, sont entreposés les éléments du décor et les objets de toute sorte susceptibles de concourir à l’illusion théâtrale. Ils pourraient faire l’objet d’un inventaire à la Prévert, avec, pourquoi pas, des ratons laveurs (à condition d’être empaillés) mais aussi des sceptres, des armes, des fleurs artificielles, des vaisselles moyenâgeuses, et des pendules où le temps ne passe plus...

Dans son passionnant Dictionnaire de la Langue du Théâtre (1), Agnès Pierron nous rappelle que jusqu’à la Seconde Guerre mondiale chaque théâtre possédait son magasin des accessoires, pour la plupart interchangeables et qu’on ressortait d’un spectacle à l’autre. Ils disparurent dès que les metteurs en scène, et c’est heureux, se mirent à se soucier d’originalité. Il est vrai qu’à l’époque, un fond « Moulin Rouge » pouvait servir à une opérette viennoise comme la couronne de Clovis au sacre de Napoléon. Cela entraînait potentiellement des confusions malgré ou peut-être à cause du zèle des magasiniers, ces ouvriers de l’ombre qui entretenaient tout ce bazar. On raconte que l’un d’eux, à un comédien qui demandait qu’on lui apportât le sceau du roi, se vit amener un récipient de faïence destiné à un rôle hygiénique mais peu royal...

Il n’y a pas que les comédiens qui jouent un rôle sur la scène : les accessoires ont le leur. Jusqu’au dix-huitième siècle un comédien répugnait à entrer en scène sans accessoire, et d’ailleurs, quand en 1802 la grande cantatrice et actrice Mademoiselle Maupin entra en scène les mains vides, elle fit sensation. Boudés par Molière (seulement six chaises, trois lettres et des bottes dans le Misanthrope) mais aussi par Shakespeare (qui les utilise parcimonieusement et sans craindre l’anachronisme quand il fait jouer Cléopâtre au billard et sonner une horloge dans Jules César !), les accessoires eurent leurs siècles de gloire jusqu’à ces dernières décennies où ils ont commencé à agacer ou faire sourire, et Brecht n’y est pas pour rien. Ne suffit-il pas d’une pancarte pour indiquer où l’action se passe ? On rit aujourd’hui d’une actrice (scène vécue) qui ne peut trouver son personnage que dans la manipulation d’un mouchoir ou d’une paire de lunettes. D’un acteur (scène vécue, bis) qui, fatigué de mimer en répétition l’épluchage de pommes de terre, décide de cesser de travailler tant qu’on ne lui apportera pas enfin de vraies pommes de terre. Assurément, se faire traiter de « comédiens à accessoires » ne doit pas être entendu comme un compliment.

De même que l’expression, l’accessoire est entré... au magasin des accessoires. On aurait tort de l’y ranger définitivement, car, pour qui sait lire une mise en scène et en comprendre les éléments de signification, il peut avoir un tout autre rôle qu’historique, patrimonial, suranné, ou bêtement illustratif. Dans les dramaturgies de la modernité, l’accessoire peut devenir un signe subversif. L’accessoire peut être l’essentiel.
Comme la culture...

... En ces temps de crise économique, d’approximation idéologique, de frilosité et de défaite de la pensée, de paresse intellectuelle, de mainmise des images sur les mots, de stratégie victorieuse du divertissement décérébrant généralisé, la culture tend à être elle aussi reléguée au magasin des accessoires.

Alors les subventions baissent, et quand elles ne baissent pas, c’est à condition que la culture « serve » à quelque chose. Aux « quartiers ». Au « social ». Ou bien à l’ « image » d’un territoire (esbroufe médiatique qui ne passe pas, elle, par les quartiers !)...

Instrumentalisation tragique de la culture, au point qu’il peut arriver çà et là que certains de nos politiques ou de nos fonctionnaires culturels (vraisemblablement incapables d’imaginer qu’un artiste - un serf ?- puisse créer autrement qu’inféodé à un « service »), en viennent à remettre en question les moyens dont ils le gratifiaient pour avoir eu le malheur d’être apprécié d’un adversaire... (Scène vécue, ter).

Confusion tragique du mot culture, volontairement entretenue pour mieux la ranger avec les accessoires. S’agit-il de toutes les manifestations de la vie en communauté ? À ce titre on pourrait qualifier d’expérience, ou de pratique ou de fait culturels les rave-party, les murs sauvagement tagués, ou l’excision en Mauritanie... Ou bien s’agit-il, comme la dénonce justement Mario Vargas Llosa (2), prix Nobel de littérature, de cette culture-là qui dissimule son indigence et son vide derrière la fumisterie ou l’insolence de posture ?

Alors ? Divertissement audimaté pour le grand public ou bien jeu théorique, ésotérique et obscurantiste pour groupuscules vaniteux d’universitaires et d’intellectuels qui tournent le dos à l’ensemble de la société ? La culture se doit de naviguer entre ces deux écueils.

C’est un travail de funambule. Je tente de le mener avec le plus de sincérité et d’intégrité possible. C’est en tout cas celui qui a prévalu à la préparation de la saison à laquelle je vous invite présentement. Sans renoncer aux aventures de l’imagination, ni aux recherches ni aux audaces. Et sans me brouiller bien sûr avec le rire qui n’est pas incompatible avec la vérité civique.

Une saison pour séduire, émerveiller, et distraire bien sûr, mais aussi pour donner à comprendre le monde, ou pour prendre ses distances, critiques, avec lui.
Une saison pour l’essentiel.

Jean-Marc Chotteau
13 août 2015


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(1) : Éditions Le Robert. Novembre 2002
(2) : Mario Vargas Llosa. La civilisation du spectacle. Essai Gallimard, mai 2015