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Production : La Virgule (Mouscron-Tourcoing)
Avec : Jean-Marc Chotteau et Dominique Thomas
Assistants à la mise en scène : David Lacomblez et Marie-Hélène Sarrazin
Décor : Alain Lebéon et Thomas Ramon
Lumières et son : Sébastien Meerpoel


Phototèque


L’AUTOBUS N’EST JUSTE À L’HEURE QUE QUAND IL NE PASSE PAS


de Pierre Louki
Une ré-création mise en scène par Jean-Marc Chotteau


Durée 1h20 sans entracte

Jean-Marc Chotteau a découvert L’Autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas en 1988, quand sa Compagnie créait le Salon de Théâtre à Tourcoing. Il est alors tombé amoureux de la langue fantaisiste de Pierre Louki, dont le style prend les accents de la drôlerie des Monty Python ou d’Alphonse Allais, de l’absurde de Ionesco, des exercices de style de Queneau, et de la métaphysique de Beckett… Comme dans En attendant Godot, les deux personnages de L’Autobus parlent beaucoup, par une succession d’interrogations, d’exclamations et de constatations sans suite, comme pour meubler une existence vide et qui n’est plus soutenue que par une vapeur d’amitié…

Les dialogues de Louki mêlent les interrogations existentielles et la bouffonnerie, car la situation qu’il imagine est pour le moins rocambolesque : deux hommes attendent l’autobus, tout en étant certains que « jamais un autobus ne passa dans cette rue ». Il est vrai que « ça passe le temps » et que « comme il n’y a pas de voie ferrée, ce serait parfaitement ridicule que d’attendre le train. »

La comparaison avec Beckett est d’autant plus justifiée que Pierre Louki fut Lucky ( !) sous la direction de Roger Blin à la création historique d’En attendant Godot en France. Cette rencontre avec Roger Blin poussera le jeune comédien à écrire professionnellement des chansons, jusqu’à devenir le complice auteur compositeur le plus estimé de Georges Brassens, ou encore de Serge Gainsbourg, Juliette Gréco et Pierre Labadie. Mais Louki maîtrise aussi parfaitement l’écriture dramatique qui pour lui est avant tout « un jeu ». Au total il écrit près d’une vingtaine de pièces nées d’une imagination foisonnante et spontanée. Jean-Marc Chotteau, dans sa mise en scène, fera de L’Autobus un éloge du théâtre aussi loufoque qu’hilarant.

Pierre Louki, l’auteur

" Il faut que j’écrive
Pour jouir des mots
Plaisirs anormaux
Trouble alternative
Les mots ou les maux ?
Il faut que j’écrive
Pour jouir des mots "

Malgré ses multiples prix (Prix Sacem 1978, Prix Humour Noir 83, Grand Prix du Président de la République, Académie Charles Cros 92, Prix SACD 92), ses 200 chansons (dont certaines enregistrées par Juliette Gréco, Les Frères Jacques, Catherine Sauvage, Jean Ferrat, Patachou...), ses 20 dramatiques diffusées sur France Culture, ses très nombreuses pièces jouées au Théâtre Hébertot, au TEP, au Théâtre Présent, au Lucernaire, au La Bruyère, à La Huchette, à Avignon, Pierre Louki a poursuivi sa carrière dans la discrétion. Poète tendre, discret et burlesque, il nous a quitté en décembre 2006, après un dernier disque, « Salut la compagnie ».

Il désirait être coureur cycliste, puis comédien, puis ne désirait plus rien : on lui fait apprendre l’horlogerie pour lui inculquer la notion du temps qui passe… Son apprentissage terminé, n’ayant pas les moyens de s’offrir un vélo, il s’inscrit au cours d’art dramatique de Roger Blin. Impossible en effet de citer Pierre Louki sans évoquer ses deux fidèles compagnons, Roger Blin et Georges Brassens - avec ce dernier il fit en effet de bien jolies chansons, "Charlotte et Sarah" et "Le cœur à l’automne". Pour le théâtre, il débuta comme comédien en 1955 par un succès pour Lucette Raillat, La môme aux boutons, puis il fut Lucky dans En attendant Godot de Beckett sous la direction de Roger Blin. L’aventure commence, Louki ne lâchera plus le jeu, ni surtout l’écriture…

Cet auteur-compositeur-coureur à pied (il gagna beaucoup de courses) aussi pudique que flegmatique, dont l’œuvre marie subtilement ironie, érotisme et mélancolie vous dira : « vous voulez me connaître ? Ecoutez mes chansons, ça me fera plaisir, et vous saurez tout ». Un "artiste rare et scrupuleux" pour Brassens, dont la poésie loufoque en a séduit plus d’un, de Devos à Obaldia, d’Averty à Michel Piccoli : à (re)découvrir d’urgence...

« Des années que je suis cette œuvre qui s’affine de jour en jour, hors mode mais dans le temps présent. Poésie tendre, étonnée et savante dont l’humour ne quitte jamais les chemins du cœur » Roger Blin
« Louki c’est donc un petit garçon débile, mais si finement débile qu’on se demande si cet idiot n’est pas un peu fou, ce qui est différent. Et sa voix légère, fluide, s’envole avec tendresse sur la spirale des mots décousus. » B.C. Le canard enchaîné
« Il y a comme ça, de temps en temps, un poète qui traverse sur la pointe des pieds le ciel de la poésie... » Raymond Devos
« Pierre Louki, ce clown qui fait l’école buissonnière est avant tout un rêveur, un poète qui tente de nous amuser et qui y réussit. Un phénomène qui ne court pas les scènes. » C.A. L’Express
« …voici la problématique qui nourrit l’œuvre de Pierre Louki, aussi bien ses chansons et son théâtre : ses deux grands thèmes, la mort et l’amitié et surtout le thème de l’extraordinaire résistance de l’homme à toutes sortes de malheurs et de catastrophes. Ses héros se trouvent dans des situations insoutenables, et pourtant ils continuent.
Le rire désespéré. Pessimiste ? Non, mais lucide, et sans illusion est le regard que Pierre Louki pose sur le monde et sur les humains. « Je voudrais aimer les gens, dit-il, mais je ne suis pas toujours à l’aise avec eux. » La gestion absurde et barbare du monde, la folie autodestructrice de l’humanité, les rapports humains régis par la loi du plus fort, tout cela n’est-il pas désespérant, décourageant ? Pour Pierre Louki, le rire n’est pas une antidote à l’angoisse ni un moyen d’oublier ou de se protéger de la catastrophe. Son comique immédiat est une angoisse différée. Pierre Louki reconnaît sa famille d’esprit dans les humoristes comme Alphonse Allais, Tristan Bernard, Jules Renard mais aussi Pierre Dac, Francis Blanche qui comme lui, viennent des variétés. Son humour est engagé est son rire est en même temps réflexion et refus de l’absurdité du monde que Pierre Louki combat… »
Irène Sadowska-guillon, Extrait de L’Avant-scène, octobre 1990

Dominique Thomas
Comédien, il joue sous la direction de Gildas Bourdet, Jean-Louis Martin Barbaz, Laurent Pelly, et C. Piret... et se met parfois en scène dans ses propres spectacles, comme Istanbul Hotel, Rumeur d’opium, Coup de feu ou Le Dos de Gary Cooper (créé au Salon de Théâtre en 1993). À la télévision, on le voit souvent sur Canal +. Dernièrement, il participe à des spectacles chorégraphiques et à plusieurs créations de Jean-Marc Chotteau (L’Esthétocrate, Éloge de la paresse, L’Endroit du Théâtre). Il interprète L’Ami des nègres de George Tabori sous la direction d’Agathe Alexis à la Comédie de Béthune puis Le Principe d’incertitude avec la Compagnie J.Guillaume Weiss Dance people basée au Luxembourg. Il crée sa Compagnie : Compagnie DéTé et vient de tourner Barbe Bleue sous la direction de Catherine Breillat.

Jean-Marc Chotteau
Comédien, auteur et metteur en scène, il signe de nombreuses adaptations de textes non-théâtraux à la scène : Bouvard et Pécuchet d’après Flaubert, Petites Misères de la Vie Conjugale d’après Balzac, La Comédie du Paradoxe d’après Diderot, Éloge de la Folie d’Erasme. Il est l’auteur de pièces : La Revue, Le Jour où Descartes s’est enrhumé, L’Endroit du Théâtre ; parfois il s’inspire de scénographies originales dans des lieux « alternatifs » pour écrire : Éloge de la paresse à la bourloire, La Vie à un fil dans une friche industrielle, Prises de becs au Gallodrome. Il dirige sa compagnie depuis 1982, qui a pris depuis 1999 une dimension européenne en devenant : La Virgule, Centre Transfrontalier de Création Théâtrale, Mouscron-Tourcoing ».

Extraits du spectacle :

Les textes de Louki chantent. Ils ont des formes vocales, créées par la musique et les rythmes internes, que les interprètes doivent respecter. C’est une écriture essentiellement musicale.

"Il m’est plus facile d’écrire en vers qu’en prose. Cela vient sans doute de mon écriture des chansons où le rythme est un élément essentiel. C’est un besoin inné chez moi que je ne saurais expliquer : il faut que ça chante." Pierre Louki

> Extrait 1

L’autre : Mais que faites-vous ?
L’un : J’amorce. C’est aujourd’hui jeudi. Tous les jeudis, j’amorce pour la pêche du vendredi.
L’autre : Pour la pêche ? Comment pouvez-vous envisager de prendre du poisson ?
L’un : Je n’envisage rien. Vous dites qu’il n’y a pas de poisson mais je n’ai pas non plus de canne à pêche. Qu’il y en ait ou non devient secondaire.
L’autre : Alors vous ne pêchez pas ?
L’un : Un peu de logique. Si je ne pêchais pas, me donnerais-je la peine d’amorcer ? Ce serait vraiment invraisemblable ! Le blé coûte cher et je n’ai pas d’argent à perdre. Evidemment je refuserais cette détente dans une rue où passeraient les autobus. Où est le poisson ne doit pas être l’autobus. Qu’un jour un autobus se hasarde sur une rivière, il coule ! Il n’y retournera pas deux fois ! A chacun son domaine… Mais peut-être aimeriez-vous participer ? (Lui tendant une poignée de blé :) je n’ai pas l’exclusivité de la concession. Alors ? A vous ?
L’autre : Je n’ose pas. Nous nous connaissons à peine !
L’un : Je vous en prie. Pas de gamineries ! Nous sommes entre hommes !
L’autre : C’est que je n’ai nulle expérience…
L’un : Votre geste n’en sera que plus spontané. Un peu de naturel que diable ! Pourquoi être toujours influencé ? Ecole de ceci ! Ecole de cela ! Et les peintres naïfs, qu’en faites-vous ? Soyez un amorceur naïf, tout simplement ! Comme vous sentez. Et moquez vous de ce qui se dit dans les académies !
L’autre : Je suis ému. Je n’aurais jamais pensé, ce matin… (Il jette timidement une poignée.)
L’un : Eh bien voilà, ça y est ! Le premier geste est fait. Et vous ne manquez pas d’allure, croyez moi.
L’autre : Vous me flattez.
L’un : Mais non, mais non… Peut-être pourriez-vous jeter un peu plus au large ? Il faut tenir compte des courants. Voilà ! N’est-ce pas que c’est agréable ? Vous y prenez du plaisir, pas de doute.
L’autre : Décidément on va chercher bien loin des émotions coûteuses alors qu’on a le bonheur à portée de la main.
L’un : Et vous pouvez même y mettre un peu de poésie. Tenez, par exemple, (en jetant grain à grain :) je jette un peu, beaucoup, à la folie…
L’autre : Mon Dieu, comment peut-on passer à côté de telles émotions sans même les soupçonner ?
L’un : N’est-ce pas plus sain pour le corps et pour l’âme que de s’empiler pêle-mêle dans un autobus imbécile qui refuse toute ligne de conduite autre que la sienne ?… Vous pouvez également, si vous permettez, saisir le blé comme autant de grains de chapelet en énumérant pieusement les prénoms des Saintes ou de vos maîtresses. Ce sont souvent les mêmes, c’est très curieux… Voilà un côté de la pêche que vous ne soupçonniez pas. Avouez que le poisson est tout à fait secondaire !
L’autre : Ah ! Je suis heureux, heureux !…

> Extrait 2

L’autre, pour dire quelque chose : Le ciel est bleu.
L’un : Oui, bleu.
L’autre : Le bleu est agréable.
L’un : Un peu salissant.
L’autre : C’est le revers de la médaille.
L’un : Vous savez, la médaille est rarement plus sale à l’envers qu’à l’endroit… Pour en revenir au ciel, ce que je lui reproche c’est d’être si haut. Pour le contempler vraiment, il nous faut tirer la tête en arrière, reculer les épaules. C’est très inconfortable. L’homme n’a pas été conçu pour regarder le ciel. C’est le ciel qui regarde l’homme.
L’autre : Et vous pensez qu’il voit tout le monde ?
L’un : J’en doute. Mais peut-on lui en vouloir ? L’homme se cache du ciel. La preuve : la seule surface d’une habitation qui soit parfaitement close c’est le toit. Exception faite de la cheminée par laquelle l’homme envoie au ciel toutes ses vacheries. Ajoutez à cela les gaz d’échappement etc. et, de temps en temps, une fusée. Et allez donc, un suppositoire ! Je sais bien que le grenier est immense mais une merde dans un grenier, si minuscule soit-elle, ne sent toujours que la merde.
L’autre : Vous pensez que le ciel nous voit tels que nous sommes là ?
L’un : Ça me paraît logique. Nous sommes à découvert. Nous ne trichons pas, nous. (Silence.) Il devrait être là depuis un bon quart d’heure.
L’autre : Qui ?
L’un : L’autobus.
L’autre : Vous savez bien qu’il ne passe pas.
L’un : S’il passait, il aurait un quart d’heure de retard.
L’autre : Peut-être le suivant serait-il en avance.
L’un : Ici, au moins, nous ne souffrons ni de retard ni d’avance.
L’autre : En sommes somme l’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas.
L’un : Répétez voir !
L’autre : L’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas.
L’un, émerveillé : Chaque individu a, au moins une fois dans sa vie, une inspiration de génie. Bravo ! « L’autobus n’est juste à l’heure que quand il ne passe pas ! » Tous les usagers souhaitent que l’autobus soit juste à l’heure. Il devra donc rester au garage. En conséquence de quoi les gens resteront chez eux et l’harmonie sera parfaite.
L’autre après avoir réfléchi : Dites-moi, je ne voudrais pas vous désobliger mais, si les autobus disparaissaient, nous, nous qui avons trouvé là un job pour tout dire passionnant, que deviendrions-nous ?
L’un : Nous nous étiolerons. Comme une salade privée de limaces.