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ÉDITO


PROCHE … de vous !

Jamais, je vous le confie, il ne m’a semblé plus périlleux de vous présenter sous forme d’édito l’esprit de notre nouvelle saison ! Il est vrai que j’ai osé vous annoncer celle de l’année dernière sous le très optimiste titre : «  Une saison qui respire  » ! On sait ce qu’il en advint et la porte que je vous ouvrais sur notre programmation comme l’appel d’air dont nous avions tant besoin allait vite se refermer, le virus à couronne, comme les acteurs parfois, nous ayant gratifié royalement d’une fausse sortie.


Il me faut donc me méfier de toute promesse inconsidérée en ces temps d’incertitude… Mais, ma foi, le pari devrait être gagnant de gager que cette fois, à la rentrée tous vaccinés, nous pourrons reprendre sans crainte le chemin des théâtres… Votre Virgule, Centre Transfrontalier, a donc bâti sa saison sur l’hypothèse de la fin de tout confinement, cet invraisemblable faiseur de nouvelles frontières, pour nous permettre de réaliser le désir de nous retrouver, de vibrer ensemble, côte à côte, d’échanger nos impressions, en trinquant autour du verre qui devrait pouvoir de nouveau vous être offert au Salon de Théâtre, à la sortie des représentations…

Dans l’euphorie de cet optimisme retrouvé, ayant profité d’un temps devenu libre, et, il faut le reconnaître, des aides financières généreusement accordées en France pour que le théâtre ne meure pas, nous avons pu à la fois retrouver la plupart des spectacles invités qui avaient été reportés, en programmer de nouveaux, et préparer, enfin comme jamais, notre prochaine création, Mademoiselle Julie écrite en 1888 par l’auteur suédois Strindberg, en engageant très en amont des comédiens pour des premières séries de répétition.

Depuis longtemps je rêvais de monter cette pièce, l’une des plus jouées au monde, tant elle suscite de fascination pour son intrigue sulfureuse et la force de ses personnages, mais aussi, surtout aujourd’hui, pour l’audace avec laquelle elle évoque la question de l’émancipation féminine. Ce fut en me penchant sur la préface que l’auteur lui consacre pour expliquer son sous-titre « Tragédie naturaliste » que je compris pourquoi, parmi tant de lectures ou de projets personnels d’écriture, c’est cette pièce qui devait être notre nouvelle création et inspirer le titre de cet éditorial.

Le naturalisme, de Zola à Strindberg, a révolutionné le genre théâtral ou littéraire en donnant à lire ou à voir des tranches de vie, fût-ce dans le sordide et la provocation. Il se donnait pour mission quasi pédagogique de n’être pas qu’un divertissement mais de répondre à la nécessité d’expliquer et faire comprendre le monde, dans l’espoir d’en améliorer les institutions. Mais au-delà des thèmes qu’il voulait traiter, Strindberg affirmait vouloir s’attacher aussi par le décor, les lumières et le jeu des acteurs à un impératif de réalisme. Jusqu’à souhaiter que désormais les pièces se jouent sans maquillage, dans des éclairages subtils permettant de suivre au plus près le jeu des acteurs, dans des théâtres où la fosse d’orchestre ne les éloignerait pas des premiers rangs de spectateurs… Il en vint même à revendiquer de « rehausser le parterre pour que le regard des spectateurs n’arrive pas à hauteur du genou des acteurs ». Et parce qu’il voulait un théâtre de proximité avec le public, il en fit le vœu de jouer désormais, avant tout, « dans une petite scène et une petite salle » !

Je découvrais alors, comme monsieur Jourdain qui s’étonnait de pratiquer la prose sans le savoir, que mes précédentes pièces n’étaient pas éloignées des principes à l’origine de ce mouvement artistique, et que je disposais, avec le Salon de Théâtre, du lieu idéal pour mettre en scène, « proche de vous », la pièce de Strindberg ! Notre saison pouvait dès lors y puiser son titre !

Car je vous invite à vérifier la justesse du mot sous toutes ces acceptions. Proche… dans le temps, proche dans l’espace, mais aussi surtout, au figuré : proche de quelqu’un, quand nous partageons avec lui des affinités intellectuelles, une relation forte, des liens de parenté, de l’amitié…

J’aime ce théâtre qui rassemble, qui crée ce lien social si nécessaire en cette période où nous avançons masqués. Ce qui ne veut pas dire pour autant qu’il s’agisse d’un théâtre qui chercherait commercialement le consensus. Il n’est pas impossible que notre Mademoiselle Julie, interdite à sa création, puisse, comme la plupart des spectacles que nous invitons, surprendre les uns, ou choquer les autres. Mais ils offrent tous la possibilité de nous donner l’éclairage d’un artiste sur notre monde, nous faisant entendre une voix dans la cacophonie ambiante, apprécier l’authenticité d’un regard ou d’une pensée où l’on se forge, ensemble, son propre point de vue, où l’on se construit sa propre perspective. Autant de démarches que menace dans notre monde de chaînes dites d’indo, de réseaux qui n’ont rien de sociaux, et d’« amis » dont on ne connaît pas même la face, la prolifération des fake news et d’opinions reposant sur du vent.

Un théâtre proche. Un théâtre intime. L’intention de Strindberg était, comme il l’écrit dans une lettre de 1907, de « créer un théâtre intime pour l’Art moderne… une recherche intime dans la forme, un mince sujet mais minutieusement traité, peu de personnages, de grands points de vue, une imagination libre mais qui repose sur l’observation, l’expérience, bien étudiée ; simple, mais pas trop ; pas de grand appareil, pas de personnages secondaires superflus, pas de pièce régulière en cinq actes ou de « machines anciennes », pas de soirée entière tirant en longueur. Mademoiselle Julie (sans baisser de rideau) a servi d’épreuve du feu en l’occurrence et s’est avérée être la forme que réclamaient d’innombrables personnes de notre temps. »

Puissions-nous, un siècle plus tard, voir à nouveau d’« innombrables » spectateurs suivre ce « Théâtre de chambre » ( Kammarspel comme l’appelait Strindberg et comme on le dit de la Musique), ce Théâtre intime, ce Théâtre proche…

… de vous !

Jean-Marc Chotteau